Quand le numérique offre un retour aux sources… aux objets d’écriture !

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L’apparition de chaque technique d’expression écrite répond à une intrinsèque aspiration humaine. Elle transforme les usages, les comportements. Elle influence la société, sa culture…

L’écriture s’est imposée au sein des toutes premières sociétés humaines. En effet, pour Clarisse Herrenschmidt1 : « L’histoire des signes écrits est un long flux de 53 siècles… l’invention de l’écriture s’est faite aux environ de -3300 avant notre ère, à partir d’un artefact, qu’on appelle des bulles-enveloppes, dans lesquelles sont enfermés des calculi ». De là, elle explique la généalogie du numérique du point de vue des signes… Pour elle, le numérique transforme la nature-même des signes écrits : l’écriture informatique n’est plus uniquement celle du scribe, qu’il tienne le calame, la plume, ou le clavier… elle est une écriture à trois mains. La main de celui qui est au clavier, celle de celui qui écrit les programmes, mais aussi l’outil informatique lui-même !

Histoire des objets et supports d’écriture : du calame au stylet numérique en infographie…

Si le besoin de transmettre des messages écrits, dotés d’une matérialité durable, s’impose naturellement aux êtres humains, objets et supports d’écriture (donc de lecture) deviennent des reflets de société et de culture. Faire évoluer les objets et supports d’écriture accompagne cet appétit de progrès qui, selon Sophocle, serait inhérent à la nature humaine !
Comment cette spirale d’évolution dans la façon de transmettre l’information écrite s’est-elle faite ? Une première évidence, matérialisée par cette infographie, est certainement temporelle ! Même schématique, on voit que les temps espaçant l’apparition de nouvelles technologies de lecture et d’écriture s’accélèrent prodigieusement plus on avance dans l’histoire, et surtout depuis l’entrée en scène de l’informatique !

Clin d’œil peut-être… Les premiers messages écrits, sous forme de petits dessins, se tracent sur des tablettes d’argile à l’aide de « clous » en bois taillés en triangle, les calames. A bien y regarder, le stylet numérique et… les tablettes, déjà ! 

Autre symbole ? Un des derniers brevets déposé par le géant du Web Google repose sur le procédé « e-link », susceptible d’apporter au livre numérique l’apparence de l’encre sur papier. L’objectif étant, en doublant l’écran de lecture, de donner au lecteur la sensation de feuilleter un « vrai livre » ! Le numérique nous offrirait-il un improbable retour aux sources ?

L’encre, le papier, le livre… avant de devenir numériques !

Les encres…
A l’instar de certaines recettes gastronomiques, les encres anciennes n’ont pas toutes livré leurs secrets ou tours de mains ! On sait globalement qu’en Egypte « l’encre noire était obtenue par dissolution dans l’eau de noir de fumée ou d’autres carbones issus de tous produits de calcination, l’encre rouge était à base de terre, de cinabre ou de minium. Les encres anciennes se présentaient sous forme solide, diluée au moment de l’écriture »2.
Près de 3000 ans avant J-C, Les Chinois commencent à fabriquer « l’encre de Chine » à partir d’une pierre noire trempée dans l’eau. Ensuite, sous la dynastie des Tang, on commence à fabriquer l’encre à partir d’un fameux « noir de fumée », dur comme la pierre, produit sous forme de bâtonnets. Les recettes en restent elles aussi mystérieuses et variées.

Les papiers…
Les Egyptiens travaillent le « papyrus », extrait d’un roseau du Nil, comme support d’écriture. Ils assemblent les feuilles de papyrus sous forme de rouleaux pouvant atteindre une dizaine de mètres. Au fil du temps, craignant de voir leur bibliothèque d’Alexandrie concurrencée par celle de Pergame en Asie mineure, les Egyptiens interdisent finalement l’exportation de papyrus. Cette concurrence entre bibliothèques revendiquant chacune les meilleurs manuscrits, conduit à la fabrication du « parchemin ». Pour cela, le roseau du papyrus est remplacé par des peaux de veaux et de chèvres lavées et brossées. Les Aztèques quant à eux écrivent sur le « papier d’amate » fabriqué à partir de liber de ficus (partie intérieure de l’écorce). En Chine, la soie a également été un support de textes écrits.

Le papier proprement dit, fabriqué à partir de fibres végétales, vient sans doute de Chine. Le plus ancien vestige de papier à base de lin, a été trouvé dans la province du Gansu. Il serait daté de de l’an 8 av. J-C. Le procédé de fabrication de la pâte à papier commence par des fibres végétales (chiffons de lin, de chanvre puis de coton) humidifiées, macérées, broyées, égouttées…

Les livres…
Les premiers livres, au sens donné par l’Académie française : « assemblage de feuilles manuscrites ou imprimées destinées à être lues », sont parus sous la forme des rouleaux de papyrus émanant de la civilisation égyptienne.
Le codex de parchemin, très proche de la forme du livre tel que nous le connaissons, est inventé par les Romains dès le IIème siècle. Cette évolution du rouleau vers le codex est un changement fondamental pour l’avenir de la lecture ainsi rendue plus confortable. Autre avantage, le codex de parchemin permet une écriture recto verso. Découpé en feuilles assemblées en cahiers, il permet de réunir des textes volumineux, comme la Bible.
Sur papier d’amate, les livres étaient soit pliés en accordéon, soit cousus en codex. Mais on connait principalement les « mappas », assemblages de plusieurs feuilles de papier d’amate au format rectangulaire.

Du livre papier au livre numérique

du-calame-au-styletOn pourrait s’étonner de la place prise par « l’objet livre » dans l’histoire de l’humanité qu’il traverse de l’Antiquité à nos jours, toujours plus présent, quels que soient sa matière, son support !

Faut-il que l’aspiration humaine à vouloir transmettre des messages écrits, de leur donner cette matérialité durable, soit puissante pour avoir mobilisé tant de créativité, d’énergie, d’innovation ! D’autant qu’à l’origine, les auteurs ne percevaient aucun droit sur leurs œuvres. Ils ont également dû affronter la censure politique et religieuse.

Qui plus est, le livre est longtemps réservé à une élite, ne serait-ce que parce qu’il se fabrique à l’unité, dans les monastères, sous la plume des moines copistes. Un travail qu’il faut payer très cher surtout s’il est complété d’enluminures aux couleurs vives fabriquées à base de produits végétaux, animaux et minéraux. Ce que va révolutionner l’invention de l’imprimerie ! Dès lors, la transmission des signes écrits qui véhiculent les idées et les pensées écrites se retrouvent à la portée de tous. Pour mémoire, la Bible est le premier livre imprimé en 1445.

Le numérique inscrit un nouveau chapitre à l’histoire de la lecture…

C’est en 1971, (le CIGREF vient de naitre…) que l’aventure de la lecture numérique commence : « …Un étudiant de l’Université de l’Illinois rêve de voir un maximum d’œuvres littéraires accessibles gratuitement pour tous ! Michael S. Hart dispose d’un accès à l’un des ordinateurs du Materials Research Lab de l’université. Il voit davantage en l’informatique le moyen de matérialiser ce rêve que ses capacités de calcul ou de bases de données… ». Le premier livre numérisé par le « Projet Gutemberg » est la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis. Ce travail de numérisation d’œuvres littéraires démarre doucement ! 20 ans plus tard, en 1990, seuls 10 livres sont numérisés au sein de cette bibliothèque de livres électroniques libres de droits (sans copyright ou droits expirés). Par contre, fin 2013, 42.000 ouvrages figurent au catalogue du « Projet Gutemberg ».

Si à partir de l’informatique, l’histoire de l’écriture se fait désormais « à trois mains », qu’advient-il de l’histoire de la lecture ? Michael Hart pour sa part ne voit pas le « texte électronique » comme risquant de compromettre la « lecture sur papier ». Il explique même que « le seul point commun entre lecture papier et lecture numérique est qu’il s’agit des mêmes œuvres ! ».

Si à partir de l’informatique, l’histoire de l’écriture se fait désormais « à trois mains », qu’advient-il de l’histoire de la lecture ? Michael Hart pour sa part ne voit pas le « texte électronique » comme risquant de compromettre la « lecture sur papier ». Il explique même que « le seul point commun entre lecture papier et lecture numérique est qu’il s’agit des mêmes œuvres ! ».

Et si la portée du message de la pensée humaine s’est affirmée comme la nature originelle des signes écrits, puis comme le moteur de l’imprimerie, la presse pouvait-elle se tenir à l’écart des supports numériques ? On pourrait presque même s’étonner que les premières éditions de journaux électroniques n’aient fait leur apparition en France qu’en 1995, soit 20 ans après la naissance d’internet. A l’heure actuelle, l’envolée des ventes de tablettes numériques a augmenté de 14% le volume de lectures numériques. Plus de 23 millions de Français liraient au moins un titre de presse numérique. Pour autant, les lecteurs numériques resteraient globalement attachés à sa version papier.

Autres dates-clés dans l’histoire de la lecture numérique… 
– Novembre 2011 : premier livre numérique augmenté de vidéos publié par le CIGREF : “The New Path to Digital Business” (gratuit).
– Octobre 2013, le dernier en date : la version augmentée de “Entreprises & Culture Numérique” avec interviews vidéos de dirigeants d’entreprises (gratuit).

Quelle nouvelle histoire le numérique propose-t-il à la lecture ?

La première piste d’avenir se dessine déjà dans la « réalité augmentée » et un nombre exponentiel d’objets connectés. A l’exemple des “Google Glass” qui donnent une nouvelle dimension la lecture, son interprétation, sa déclinaison en actions concrètes simultanées. D’autres applications de « lecture augmentée » via les « téléphones intelligents », s’imaginent déjà.

La lecture interactive se travaille au sein de Disney Research pour proposer à l’enfant un livre à mi-chemin entre la lecture et le jeu.

D’autres pistes sans doute avec l’impression 3D…

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1 Clarisse Herrenschmidt, chercheur (laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France), auteure de « Les Trois écritures – Langue, nombre, code ».
2 Les encres, véhicules de l’écriture, BnF.

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