Il n’aura échappé à personne que les mots de l’informatique sont, pour la plupart, résolument anglophones ! Exception faite du mot « informatique » lui-même, inventé en 1962 par Philippe Dreyfus. Il en est heureusement d’autres, non moins notables, comme le mot « ordinateur »

Mais pour cette grande partie anglophone de la langue de l’informatique, prêtons à Maitre Capelo, célèbre linguiste, fervent défenseur de la langue française qui vient de disparaître  un encouragement à « mettre quelques francs dans le nourrain » pour un peu plus d’usage du français, dans les dialectes informatique et numérique !

Alors que Twitter, le dernier-né des grands réseaux sociaux, a fêté hier 21 mars,  ses 5 ans et revendique aujourd’hui quelques 200 millions d’utilisateurs, 140 millions de messages expédiés quotidiennement, si vous aviez à choisir un terme de substitution au #hashtag, quel mot retiendriez-vous ?

L’Office de la langue française québécois suggère « mot-clic ». En France, certains préfèrent « mot-clé ».

La démarche n’est pas chauvine, elle est culturelle. Les enjeux dépassent en effet largement le chauvinisme. Citons Michel Serres, lors d’une conférence faite à Bercy le 16 mars, dans le cadre du colloque 2011 « des Mots d’Or et Trophées du langage », sur le thème « La langue suit-elle l’économie ? Pont aux ânes et vérité d’évidence ».

Pour Michel Serres, philosophe et Académicien Français,  «  une langue, c’est une puissance. Je veux dire par là, au sens de potentiel, une capacité. Une langue n’existe pas, elle peut. Cette puissance veut dire simplement le pouvoir de dire tout. Cette langue-là, qui dit tout, cette puissance de dire tout, le dit d’un point de vue unique, particulier, original, authentique et irremplaçable… une langue qui n’exprimerait que l’une de ses régions serait une langue déjà morte, elle aurait perdu déjà beaucoup de locuteurs. Mieux encore, une langue qui perdrait un seul de ses corpus, commence, sur la face de la terre, son effacement… » !

Or, il est effectivement loin le temps où la langue de communication internationale était le français. Plus les innovations techniques bouleversent notre pratique de l’espace et du temps, plus l’usage du français recule…

Conscient de l’importance de préserver une identité culturelle, en 1998 un programme d’action gouvernemental dont l’objectif était de « Préparer l’entrée de la France dans la société de l’information » fut présenté par le Premier ministre qui donna mission à une Commission de préparer, pour les différentes administrations, des recommandations terminologiques régulières concernant le vocabulaire nommant les nouvelles technologies.

Le CIGREF soutient les travaux de la Commission Spécialisée de Terminologie et de néologie de l’Informatique et des composants électroniques (CSTIC)* dont la mission est double : proposer des mots ou expressions pour désigner les notions nouvelles et élaborer des listes d’équivalents français aux termes étrangers de l’informatique et de l’internet.

Certes, l’appropriation et l’usage des items anglophones sont plus prompts qu’une maturation intellectuelle enrichie, qui peut parfois prêter à sourire, mais d’une part ce n’est pas toujours le cas, et surtout l’enjeu est d’offrir un front de résistance culturelle pour empêcher le délitement et l’effacement de la langue qu’évoque Michel Serres qui ajoute :

« Cette langue-là, qui dit tout, cette puissance de dire tout, le dit d’un point de vue unique, particulier, original, authentique et irremplaçable. La preuve que ce point de vue est irremplaçable c’est qu’il n’est pas vrai qu’il puisse y avoir une traduction d’une langue dans l’autre. Chaque concept à un sens, une sorte d’ère sémantique qui n’est pas transposable dans une autre langue. Une langue est un point de vue sur le monde, un point de vue unique et la destruction d’une langue est une catastrophe pour l’humanité parce que c’est un point de vue sur le monde et son évolution que l’humanité est en train de perdre. » !

Histoire du mot « ordinateur »

Le mot ordinateur date de 1955. Il fut inventé par Jacques Perret à la demande du responsable publicité d’IBM qui voulait un nom pour communiquer sur le « calculateur », traduction littérale du mot « computer ». En effet, IBM souhaitait commercialiser une machine destinée au traitement de l’information. Or l’appellation « calculatrice électronique type 650 » ne lui paraissait pas très « sexy » au sein d’un message publicitaire.

Il eut l’idée de faire appel à son professeur philologie latine à la Sorbonne auquel il confia une description de la nouvelle machine. Après avoir exploré plusieurs pistes, Jacques Perret remet sa copie le 16 avril 1955, proposant le mot « ordinateur ». Un mot « correctement formé » dit-il, mot ancien issu du vocabulaire théologique et tombé en désuétude, désignant selon le Littré « Dieu qui met de l’ordre dans le monde »… Le Dictionnaire des sciences, dirigé par Michel Serres et Nayla Farouki, évoque quant à lui « un vieux mot de latin d’église qui désignait, dans le rituel chrétien, celui qui procède à des ordinations et règle le cérémonial ».

Le professeur retient cette notion de « mise en ordre » pour définir la machine. Il explique également les pistes qu’il a écartées, comme « Systémateur » ou encore « combinateur», mais aussi « digesteur » qu’on lui sait gré de nous avoir épargné !

Ayant remarqué que le vocabulaire désignant d’autres machines, comme tabulatrice ou trieuse, étaient du genre féminin, il suggéra aussi le mot « ordinatrice », qui aurait le double avantage de s’éloigner de l’origine théologique de la terminologie proposée.

Ce fut le mot « ordinateur » qui fut retenu par IBM pour sortir son « ordinateur IBM 650 ». Le nom fut déposé par la marque, mais passa très vite dans le langage courant. De fait, IBM abandonna alors les droits sur l’appellation.

L’histoire du mot « ordinateur » éclaire si besoin la dimension culturelle de la sémantique !

*Les membres de la CSTIC sont des représentants de l’Académie française et de l’Académie des sciences, de la Délégation générale à la langue française et aux Langues de France (DGLFLF), de l’administration, d’associations publiques et privées, d’entreprises, des pays de langue française, des traducteurs et des linguistes.

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