En hommage
à Pierre Lhermitte, visionnaire de l’informatique et Président fondateur du CIGREF

Il y a quelques jours, le 22 avril, avec le décès de Pierre Lhermitte, le CIGREF s’est retrouvé orphelin de son Président Fondateur. Depuis 2010, le CIGREF a ouvert ce site pour rendre hommage aux femmes et aux hommes qui ont contribué à l’histoire de l’informatique. Aujourd’hui, c’est non seulement à son Président fondateur, mais aussi à cet homme de l’informatique, visionnaire dans les années 60, qu’Histoire CIGREF rend hommage.

Nous avons déjà évoqué le rôle de Pierre Lhermitte à l’origine de la naissance du CIGREF. Evoqué également en tant qu’auteur du « Pari informatique » cet homme dont la vision structure encore aujourd’hui notre association. C’est avec fierté qu’en 2010, à l’occasion de son 40ème anniversaire, le CIGREF a accueilli Pierre Lhermitte pour retracer ce parcours saisissant allant « du Pari informatique à l’Entreprise numérique » ! (Album photos des 40 ans du CIGREF à la BnF). 

Pour l’An 2000, Pierre Lhermitte est interviewé par le Monde Informatique

A l’occasion du « passage à l’An 2000 », événement qui a fait trembler le monde économique et encore plus intensément celui de l’informatique, Pierre Lhermitte avait accordé une interview au Monde Informatique. Cette interview est parue le 1er janvier 2000, dans un « Numéro spécial An 2000 » publié dans sa version papier par Le Monde Informatique1, sous le titre « Informatique : un siècle à peine… et la vie devant soi ! ». L’entretien est mené par les journalistes Cécile Ducourtieux2 et Thierry Parisot3.

Au fil de cet entretien, Pierre Lhermitte raconte le parcours de l’informatique des années 60, son entrée dans les grandes entreprises et les problèmes colossaux que celles-ci ont pu rencontrer. Il évoque également comment ces problèmes ont donné naissance au CIGREF, association loi 1901 créé pour répondre à un besoin crucial de partage d’expériences et de dynamique collective.

Le service informatique et les informaticiens à la fin des années 60…

Pierre Lhermitte : « bien entendu beaucoup de ces informaticiens provenaient de la mécanographie. Il y avait également quelques ingénieurs de Grandes Écoles qui s’étaient passionnés pour l’informatique. Notamment des jeunes femmes de l’École Polytechnique féminine (EPF). Dans mon service, à côté des mécanographes, j’avais aussi trois garçons possédant un CAP d’aide comptable et qui ont été à tel point extraordinaires que j’ai même mis des ingénieurs de grandes écoles sous leurs ordres.  Ces trois garçons sont notamment partis deux mois aux États-Unis pour tester les premiers langages Cobol évolués qu’on devait nous livrer. Les mécanographes ont également fourni un contingent de programmeurs.

Le service informatique était un très gros service d’une centaine de personnes qui faisaient à la fois la facturation d’EDF et de GDF. Le poste de directeur informatique existait déjà, mais je l’ai trouvé en déshérence. Il y avait beaucoup de difficultés : problèmes d’édition de factures, résultats erronés, pannes des machines, etc. Il fallait tout repenser. Il y avait surtout de nombreux problèmes entre utilisateurs et techniciens. Pour les résoudre, j’avais une double casquette : celle de directeur adjoint à la direction des services financiers, responsable de l’informatique et celle de directeur adjoint à la direction de la distribution chargé de la facturation ».

Exemples de difficultés rencontrées par le service informatique

Pierre Lhermitte raconte : « Un jour l’ordinateur émet une facture de 0,00 franc. Sans faire attention, nous éditons le rappel et avertissons le client. Pour arriver à régler le problème, nous avons dû rentrer dans la machine un paiement de 0,00 franc, sans trouver de moyen plus astucieux, car intervenir dans le programme était extrêmement compliqué. Autre exemple de plantage, cette fois à la Société Générale. En 1972, un responsable avait utilisé un programme de réduction d’adresse conçu pour les rues de Paris pour éditer des enveloppes. Pour le nom des pays, la réduction de Congo devenait « Rep populaire du Con » ce qui était tout de même assez gênant ! ».

LMI interroge : « Saviez-vous ce qui se passait dans les services informatiques d’autres entreprises ? »

Pierre Lhermitte : « Au départ pas du tout mais petit à petit, j’ai rencontré d’autres directions informatiques notamment lorsque je suis devenu, en 1967 à titre personnel, membre de section au Conseil Économique et Social. Pour réaliser mon rapport « Conséquences prévisibles de l’informatique de gestion sur l’emploi », je suis parti en mission aux États-Unis avec d’autres responsables informatique. Au milieu des années 60, il existait déjà quelques sociétés de services sérieuses qui avaient capitalisé sur quatre à cinq ans d’informatique ».

Les grandes entreprises utilisatrices de l’informatique dans les années 60

Pierre Lhermitte précise quelles étaient les grandes entreprises utilisatrices de l’informatique dans les années 60 : « En tête, la banque et l’assurance à cause de leur comptabilité et de la masse de dossiers à gérer : surtout la paye et de la transmission de données entre succursales ou agences. Sont venues ensuite, la SNCF, la RATP, La Poste, puis Air France, Citroën, Renault, Hachette… Toutes les grandes entreprises françaises qui utilisaient la mécanographie commençaient à faire de la comptabilité et de la gestion de personnel sur ordinateur. Aux États-Unis, ce mouvement avait commencé dix ans plus tôt, juste après la seconde guerre mondiale. IBM était très en avance sur Bull » […] IBM était alors peu concurrencée par UNIVAC ou Bull. Pour nous gestionnaires, dès que nous avions de gros volumes de données à traiter, nous étions condamnés aux machines IBM avec beaucoup de difficultés de mise en œuvre. En effet, IBM négligeait ses grands clients français ce qui a provoqué leur irritation. Le constructeur américain consacrait plus de temps à convaincre les présidents que leur informatique marchait mal qu’à aider les services informatiques à fonctionner. Cela a d’ailleurs entrainé la création du CIGREF en 1970 ».

Et la création du CIGREF en 1970…

Pierre Lhermitte poursuit : « au départ, nous étions quatre responsables informatiques représentant 5 sociétés : M. Tastevin (Président du Groupe Drouot, mutuelle à l’origine du groupe Axa), M. Bouchaud-Ayral (St-Gobain-Pont-à- Mousson), M. De Rocquemaurel (Hachette), EDF puis Société Générale. Pierre Henry, mon successeur chez EDF, est rapidement venu nous rejoindre. Le CIGREF s’est ensuite étendu à Air France, Renault, etc. […] Notre problème était d’obtenir d’IBM une aide suffisante et de représenter un poids pour pouvoir résoudre les problèmes à l’égal des utilisateurs américains qui, eux, représentaient un marché considérable. […] Nous étions tous des utilisateurs quasi exclusifs de matériel IBM. Mais d’autres entreprises sont venues nous rejoindre : la RATP, la SNCF, etc. ».

Les grandes entreprisses utilisatrices de l’informatique face à la complexité des programmes informatiques des années 70…

Et IBM n’était pas le seul problème des grandes entreprisses utilisatrices de l’informatique… Pierre Lhermitte ajoute : « Nous avions des problèmes avec tous les fournisseurs. Les programmes mis en place étaient si complexes que ces derniers n’étaient pas toujours capables de réagir en temps et en heure. Ils voulaient aussi garder une maitrise totale de leurs produits. Le problème de la maitrise des grands systèmes informatiques a d’ailleurs contribué à la naissance de la théorie de la complexité à partir du début des années 70.

Les progrès ont été extrêmement rapides dans la maitrise de la complexité, mais celle-ci a été encore plus rapide. On a mis en place des méthodes pour améliorer l’exploitation informatique : techniques de programmation, documentation, inventaire des pannes, tests, etc. Mais la complexité des machines croissant tellement vite, tous nos programmes étaient de plus en plus complexes. Voyez le bug de l’An 2000, qui donne une idée de la complexité atteinte par nos machines ».

Autres chantiers pour les Groupes de Travail du CIGREF : la transmission de documents, la gestion des ressources humaines en informatique…

Parmi les autres problèmes abordés par la CIGREF au début des années 70, Pierre Lhermitte signale : « très vite sont arrivés les problèmes de transmission de documents. Dans mon rapport de 1967, j’avais d’ailleurs prévu un développement explosif des modems, prévision qui s’est révélée exacte. Les banques qui avaient traités leurs comptes clientèle sur des machines centralisées dans la nuit, devaient ensuite transmettre rapidement ces données aux agences réparties sur l’ensemble du territoire. Avant le développement de la télé transmission, le document papier est resté très important jusqu’au début des années 80. Nous étions tous de très gros clients de La Poste ».

L’autre problème que rappelle Pierre Lhermitte, était celui des compétences informatiques : « c’était la jungle. Les grandes entreprises manquaient de personnel et essayaient de se voler les gens. C’était la guerre à outrance, parfois par fournisseurs interposés. La pénurie était due au fait qu’il n’existait pas encore vraiment de formation d’informaticien. Les grandes écoles de « second rang » fournissaient les principales ressources. Certaines entreprises ont préféré former leurs informaticiens elles-mêmes. Dans les services informatiques typiques des années 70, on trouvait d’abord le chef de projet. Puis les ingénieurs analystes, responsables de la réalisation du cahier des charges à partir des besoins souvent mal exprimés par les utilisateurs. Enfin, les analystes programmeurs et les programmeurs. Cette hiérarchie n’était pas très judicieuse. La multiplication des niveaux posait des problèmes d’efficacité ».

Ce que change l’arrivée du PC dans les grandes entreprises…

Une nouvelle complexité à gérer et l’évolution du métier d’informaticien

Les difficultés rencontrées par les services informatiques des entreprises ne s’éteignent pas avec l’arrivée du PC : « le PC a représenté une complexification extraordinaire que l’on a mis très longtemps à gérer. Des entreprises ont mieux exploité que d’autres ce virage. Je pense à l’assureur Matmut. Le président de l’époque avait freiné les développements de ses services informatiques pour limiter les couts, mais il fut le premier à mettre des PC dans ses agences. Il avait compris que le personnel en contact avec la clientèle avait besoin d’avoir directement l’information sur place ».

Autre évolution poussée par l’arrivée du PC, celle du métier d’informaticien : « Cela a permis de voir d’où venait la difficulté de communication entre informaticiens et utilisateurs. Du temps des grosses machines, les informaticiens développaient pour les utilisateurs sans même aller les voir. Le PC a conduit dans nombre d’entreprises à renvoyer la rédaction du cahier des charges aux utilisateurs. Celas signifiait : les former, mettre en place une cellule de coordination technique entre eux et l’informatique, etc. L’organisation des services informatique s’en est trouvée complètement bouleversée. Le PC a également changé le métier des informaticiens. La logique de programmation sur un PC est différente de celle des grands systèmes. Il se posait aussi de nouveaux problèmes techniques, notamment pour la transmission des informations entre les serveurs et les postes de travail ».

En 2000, la vision de Pierre Lhermitte pour l’avenir de l’informatique en France

LMI interroge : « au fil des décennies, l’informatique a-t-elle finalement permis d’améliorer la productivité des entreprises ? »

Pierre Lhermitte : « une question directement liée à la maitrise de la complexité… Prenons l’exemple de l’informatique comptable : pour une meilleure gestion, on a évolué vers une plus grande complexité. On est passé successivement de la comptabilité industrielle à la comptabilité analytique. Puis au contrôle de gestion. L’informatique a permis cela, mais par ailleurs n’a pas résolu tous les problèmes. Pour preuve, les services comptables emploient toujours beaucoup de personnel. Le plus efficace serait de simplifier les opérations plutôt que d’automatiser des procédures de plus en plus complexes ».

Il termine cet entretien accordé au Monde Informatique sur sa vision de l’informatique en France : « la France est en retard, mais elle n’est tout de même pas si mal placée étant donné le poids de l’administration. Je pense qu’elle finira par combler ce handicap. Déjà, lors de la révolution industrielle, la France avait pris un siècle de retard sur l’Angleterre ou les Pays-Bas en matière d’outils de production. En fait, elle réagit toujours après les autres, mais s’en sort en général très bien. Ce doit être ce que l’on appelle le « génie français… »… » .

Remerciements tout particuliers à Thierry Parisot qui a proposé et donné accès à cet article !

Le Monde Informatique n° 834 du 1er janvier 2000. Numéro spécial An 2000
“Informatique : un siècle à peine… et la vie devant soi !”

Crédit photos : Canigher

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1 La version papier du Monde Informatique a été arrêtée fin 2007. Le titre existe toujours sur le web (LeMondeInformatique.fr)
2 Cécile Ducourtieux est aujourd’hui journaliste au Monde, actuellement correspondante au bureau de Bruxelles
3 Thierry Parisot est aujourd’hui journaliste indépendant, toujours dans le domaine des Systèmes d’information et des Nouvelles technologies