Un bel adieu au Minitel !

Publié le lundi 2 juillet 2012

Vendredi 29 juin, à peine quelques heures avant la fin du Minitel, l’Institut des sciences de la communication (ISCC) du CNRS proposait un colloque intitulé « 3615 ne répond plus ! La fin du Minitel ». La conception scientifique de ce colloque était conduite par Valérie Schafer1 auteur de l’ouvrage « le Minitel, l’enfance numérique de la France », co-écrit avec Benjamin G. Thierry2.

Ce colloque marque le « clap de fin » du Minitel et du Réseau Transpac qui a supporté son trafic depuis 30 ans. Pour autant la nostalgie n’y a pas sa place. Sa vocation est d’interroger cet objet devenu patrimonial, d’explorer ses multiples facettes en interrogeant, sur le temps long, toute une histoire des technologies de l’information et de la communication, d’étudier scientifiquement les questions et les débats prémonitoires qui ont entouré l’apparition du Minitel. De poser des questions déjà présentes et aussi actuelles que l’anonymat, l’architecture, le rôle du fournisseur d’accès, ou encore la question des modèles économiques et celle de la fracture générationnelle… Quelle continuité, quelles ruptures, par exemple en termes d’usages, existe-t-il entre le Minitel et internet ? 

Pour mémoire… 1er septembre 1982 : « l’expérimentation du Minitel va débuter ces prochains jours en Ille-et-Vilaine. Ce système d’annuaire électronique permet d’interroger une banque de données répertoriant les numéros de téléphone du département. Claude VEILLOT, relation public Télécom, précise que ce service sera gratuit pour l’Ille et Vilaine et deviendra payant pour les autres départements. Deux utilisateurs donnent leur avis sur ce nouvel outil ».

Les interventions des historiens et des chercheurs font revivre le contexte, nous replongent dans l’atmosphère des années 80, berceau du Minitel, la « petite boite qui avait de grandes ambitions » ! et qui a joué un rôle essentiel dans la diffusion sociale des technologies de l’information et de la communication en France !

Le contexte de naissance du Minitel

Valérie Schafer rappelle les propos de Jacques Chirac à l’époque : « la boulangère d’Aubervilliers pouvait interroger sa banque par Minitel alors que la boulangère de New-York ne peut pas le faire ! ». Elle propose aussi une démarche de mise en perspective : « on doit se rappeler que dans les années 80 internet était essentiellement entre les mains des scientifiques. Il n’avait pas encore d’usage grand public. Le Minitel faisait l’objet de réelles ambitions de la part du monde des Télécommunications. Les ambitions étaient industrielles.

La France sortait d’un retard pris dans les années 60 en matière de téléphonie. Les ambitions étaient aussi en termes d’usages, qui furent stimulés avec la mise à disposition gratuite du terminal. Des ambitions politiques également matérialisée à travers le rapport Nora-Minc ».

En effet, en 1977, le rapport Nora-Minc sur l’informatisation de la société suggère l’idée d’une conjonction entre l’informatique et les télécommunications, autrement dit la « télématique ». Leurs auteurs, Simon Nora et Alain Minc, y précisent clairement « qu’il appartient à l’Etat de relever le défi de la suprématie des sociétés américaines ». Ce rapport deviendra vite un succès d’édition et fera même l’objet d’un reportage au journal télévisé…

Quand l’histoire doit prendre en compte plusieurs logiques…

Pascal Griset3, Professeur Paris-Sorbonne, Irice, CRHI, replace l’origine du Minitel, et le choix qui a prévalu à son adoption en France, dans un contexte plus large. Il explique que si la télématique n’est pas spécifiquement française, l’importance qu’elle a prise en France est assez singulière. Une singularité qui s’inscrit dans une dynamique plus large.

La numérisation commence au 19ème siècle avec les travaux d’un mathématicien, George Boole, se poursuit pendant, et surtout après la première guerre mondiale. On peut rappeler quelques fondateurs comme Alan Turing avec l’invention de la machine de Turing à l’origine de l’invention de l’ordinateur… qui représente une évolution dans la façon de concevoir l’information et sa place dans la société. On verra ainsi la fabrication de deux machines, le Colossus britannique qui permet de décrypter les codes allemands cryptés par la machine Enigma, et puis l’ENIAC, reconnu comme étant le premier ordinateur.

La fin des années 50 et le début des années 60, verront la réalisation du premier grand réseau SAGE destiné à l’armée américaine, réseau homogène qui fait communiquer des machines toutes identiques. Ce réseau offre des solutions de communication, mais il est extrêmement lourd et ne peut pas évoluer car il faudrait changer toutes les machines. Dès lors, la complexité croissante de l’informatique dans son lien avec les télécommunications génère, des années 60, une sorte de crise de la programmation « software crise ». On sortira de cette crise grâce aux recherches en mathématiques, aussi à une ingénierie de la programmation.

C’est dans ce contexte que nait aux Etats-Unis le programme Arpanet, financé par l’armée américaine qui veut disposer d’un réel avantage sur ses ennemis potentiels. Ce programme s’écrit sur une page blanche, par une équipe d’universitaires. Arpanet relève d’un effort conceptuel autour de la communication par paquets, et d’autres concepts qui émergeaient dans les années 50, repris avec de gros moyens et des méthodes de travail nouvelles. Le réseau se met en place au début des années 70, réservé à l’armée et aux scientifiques. Sans accès pour le grand public, Internet n’est pas très visible dans la société.

Dans le même temps, la France menait également des recherches au sein de l’Institut de Recherche en Informatique et Automatique, l’IRIA, avec l’équipe de Louis Pouzin et le programme Cyclades. Les Français atteignent très rapidement le niveau de concept et la capacité à mettre en œuvre le réseau Cyclades qui se développe de 1972 à 1975. Sa première mise en œuvre se fait fin 1977, il fonctionnait bien, avec un potentiel équivalent à celui d’Arpanet aux Etats-Unis.

Aux Etats-Unis, une communauté scientifique va s’emparer du projet Arpanet, le transférer vers le civil alors qu’en France, Cyclades ne sera pas financé pour être finalement arrêté sur la décision de la Direction générale des Télécommunications qui a d’autres visions. On entend souvent dire qu’aux Etats-Unis Arpanet a été développé alors qu’en France, nous avions Cyclades et qu’on ne l’a pas développé… Cette opposition n’est qu’une apparence. En fait, c’est l’ensemble des Télécoms dans le monde qui, d’une part est sceptique sur les capacités de fonctionnement du réseau Arpanet, et qui constate, d’autre part, que ce réseau leur ferait perdre une source de revenus. L’abandon de Cyclade s’inscrit dans une logique de stratégie d’entreprise qui n’a rien d’une résistance à l’innovation.

Le choix de la télématique

Louis-Joseph Libois va donner à la France un prototype, « Platon », le premier système opérationnel de commutation électronique. Ce concept est une première mondiale française dans l’histoire des techniques. Il sera à l’origine du projet Transpac. Le rattrapage téléphonique se fait sur des technologies de tout premier ordre et donne à la France un niveau d’équipement téléphonique enviable dès la fin des années 70. Il faut poursuivre certes, mais vers quoi ? Il y a internet, qui est totalement inconnu de la population américaine et en France un réseau téléphonique. Ainsi, les années 80 vont être particulières, au sens ou l’industrie française a besoin d’un relai de croissance pour que les usines qui fabriquent les centraux de commutation électronique aient du travail. Ce relai de croissance sera notamment le Minitel.

Minitel et Internet, les deux histoires sont parallèles : se crée aux Etats-Unis quelque chose de complètement différent qui n’est pas fait par les opérateurs Télécom, ni par IBM ou les grands acteurs de l’industrie informatique, c’est l’émergence des ordinateurs personnels. C’est un changement essentiel. En France, on parle du choix du terminal pour le développement du Minitel, est-ce que l’on utilise la télévision, ou un terminal dédié… Ce choix est important. A cette période dans le monde il n’existait pas de terminal grand public. Il a eu des recherches menées par Xerox par exemple sur la souris, puis les premiers ordinateurs personnels avec Commodore et l’exemple d’Apple qui, dès 1975 sort son premier ordinateur en bois, l’Apple1, qui montre bien le point de départ des années 70 ! On pourrait évoquer le Micral (1972), premier ordinateur personnel français, qui était tout sauf une machine destinée au grand public.

Le Macintosh est inspiré du Minitel !

L’ordinateur personnel va devenir « l’informatique pour tous », mais cela va aussi donner, à terme, un « terminal de télécommunication pour tous ». Au moment où se lance en France le Minitel, c’est l’émergence de la micro-informatique. C’est alors que se prennent les décisions sur le terminal du Minitel. Il faut rappeler que le Minitel n’est pas en concurrence avec Internet, car il ne faut pas confondre internet avec le web, qui lui émergera au début des années 90. D’ailleurs, lorsque l’on parle de l’importance d’internet dans notre société, il faudrait, pour être plus exact, parler de l’importance du web. C’est lui qui va changer la relation avec l’usage des technologies de l’information et de la communication. C’est en cela que le Minitel, loin d’être un choix qui tournerait le dos à des solutions existant déjà aux Etats-Unis, est, dans cette chronologie, un choix pertinent. Pour preuve, le look du Macintosh d’Apple est inspiré du Minitel !

Sans oublier qu’à la même époque, dans les années 80, commence aux Etats-Unis le mouvement de déréglementation des télécommunications. C’est une période carrefour entre les changements techniques, les changements culturels, les changements de réglementation, les rapports de force géostratégiques entre certains grands blocs, c’est une période passionnante dans laquelle se développe, avec succès, le Minitel.

Il faut faire attention aux comparaisons, à la chronologie, à l’environnement pour bien comprendre le choix du Minitel. Ces éléments croisent la réflexion sur les usages, les technologies, le rôle de l’Etat qui, grâce à un engagement public a permis la gratuité du terminal.

Premier paysage informatique autour du Minitel

 

Des statues d’Hermès pour passer du Minitel à « l’avenir numérique » !

Patrice CARRÉ4, France Télécom Orange, était chargé de tirer les conclusions de ce colloque d’adieu au Minitel.

Ni veillée funèbre, ni événement mémoriel, ce colloque été un colloque d’historien, un colloque de sciences sociales, un « moment d’archéologie » ! Il a abordé des notions extrêmement importantes, matérialisées à travers quelques expressions significatives : convergence, dialogue homme-machine, usages, controverses, ruptures, continuité, modèles économiques… Il a permis un éclairage nouveau sur l’émergence d’une innovation, sa diffusion, sa disparition, voire la transition vers de nouvelles technologies.

Le succès du Minitel s’est appuyé sur une innovation technique, les réseaux, sur des ingénieurs, mais aussi sur une administration puissante, la DGT qui, dès les années 70, se comporte déjà comme une entreprise se comporte comme une entreprise, qui réfléchit non pas seulement en termes d’usagers mais en termes de clients, avec une démarche qui s’inscrit sur la durée.

Le succès du Minitel tient aussi à une réflexion à caractère social. C’est peut-être la première fois qu’une innovation technique suscite de la réflexion en termes sociétal. Minitel a représenté une avancée considérable avec la prise en compte du facteur humain au sein d’un processus d’innovation. On a évoqué les problèmes d’acceptabilité, on a vu l’importance du test, l’interface service, etc.

Le Minitel a aussi été à l’origine d’une réflexion sur les technologies et ce n’est sans doute pas par hasard s’il arrive au moment où émerge, sur le plan académique, l’essor de l’information et de la communication et marque la naissance de l’histoire des télécommunications.

De nouvelles pistes de recherche

Outre ces enseignements, ce colloque pose les questions de nouvelles pistes de recherche. Elles pourraient porter sur les stratégies de longue durée des opérateurs de télécommunication. Même si ces stratégies ont changé en 30 ans, il y a néanmoins un fond de culture, celle de la qualité du réseau. Etudier aussi sur le temps long la relation du service et des infrastructures, les contenus et les contenants. Autre piste de recherche pour les historiens : comment un corps technique fait-il son apprentissage de la société ? Quelle est l’histoire culturelle des représentations collectives dans l’imaginaire ? Quand on étudie un objet technique comme le Minitel, qui est un objet de réseau dans un réseau de communication, la question des imaginaires devient très présente.

Le cycle des écosystèmes est aussi une question intéressante comme celle de la notion de captation de valeur qui se fait aujourd’hui sur des économies de plateformes, des applications et non pas sur des réseaux. Quelle est l’histoire de la valeur dans le domaine des communications ?

Beaucoup de questions restent également posées sur les usages. En quoi les usages pionniers du service Télétel ont-ils préfiguré l’usage massif des services d’internet ? Dans les années 80 on avait déjà perçu une sorte de gommage entre l’espace public et l’espace privé. Est-ce que les recherches de l’époque pourraient encore refléter ce qui se passe avec internet ?

Les années 80 n’ont-elles pas été des années charnières qui posent les fondements du passage progressif à un nouveau modèle de société, une société néolibérale dont l’informatique et la télématique ont été l’un des moteurs ?

Un historien sait que l’objet de ses recherches n’est pas le passé lui-même, mais les traces laissées par le passé comme une réponse à des questions qu’il se pose, et que lui suggère le monde dans lequel il vit. Le rôle des historiens est d’être comme les statues d’Hermès dans la ville d’Athènes qui permettaient aux voyageurs perdus de retrouver leur chemin. Les historiens sont là pour aider les chercheurs à retrouver le leur dans la longue durée…

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  • Valérie Schafer, Docteur en histoire, spécialiste de l’histoire des télécommunications et de l’informatique, chargée de recherche à l’ISCC.
  • Benjamin G. Thierry, PRCE Paris-Sorbonne, IUFM de l’Académie de Paris ; Centre de recherche en histoire de l’innovation.
  • Pascal Griset, son intervention dans le cadre d’un colloque de la Fondation CIGREF en 2009 « Rétrospective des usages des systèmes d’information par les grandes entreprises françaises ». 
  • Patrice CARRÉ, Directeur du département Relations institutionnelles à la Direction des relations avec les collectivités locales France Télécom Orange et Président du Conseil Scientifique de Décider Ensemble.

Cet article s’appuie sur les notes prises pendant le colloque, avec tous les risques d’interprétation que cela induit. Il n’engage pas les personnes citées.

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Les autres intervenants

  • Alain LELU, Professeur en STIC à l’université de Franche-Comté, Laboratoire de sémiotique linguistique didactique et informatique (LASELDI), en délégation à l’ISCC
  • Benjamin THIERRY, PRCE Paris-Sorbonne, IUFM de l’Académie de Paris, Centre de recherche en histoire de l’innovation
  • Thierry VEDEL, Chargé de recherche au CNRS, CEVIPOF
  • Andrew FEENBERG, Canada Research Chair in Philosophy of Technology, School of Communication, Simon Fraser University at Harbour Centre, Vancouver
  • Marie CARPENTER, Enseignant chercheur à Télécom Ecole de Management, Evry
  • Dominique WOLTON, Directeur de l’Institut des sciences de la communication du CNRS
  • Josianne JOUËT, Professeur, Université Panthéon-Assas Paris II, laboratoire CARISM
  • Maria WITT, Expert spécialisé en normalisation bibliographique et documentaire
  • Jacques PERRIAULT, Professeur Emérite, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, Conseiller de l’Institut des sciences de la communication du CNRS
  • Hervé LE CROSNIER, Enseignant chercheur en informatique et sciences de l’information et de la communication à l’Université de Caen, en délégation à l’ISCC

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En prolongement

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