Prospective de l’Entreprise Numérique

22 août 2011 | ACTUALITÉS, Entreprises et cultures numériques

Contribution de Roger Nifle, prospectiviste,
auteur du « Sens du bien commun » (Editions TempsPrésent).

L’Entreprise numérique nous est promise…

Nous sommes dans une période de grands progrès, de grands bouleversements, de grands troubles. L’éruption incessante des crises est comme celle des boutons qui marquent le fait qu’une réaction est en train de se produire, ce qui est bon signe, du moins si on en comprend le Sens pour agir. L’Entreprise Numérique nous est promise comme une révolution technologique, structurelle, culturelle, majeure en tout cas. Mais qu’en est-il vraiment de ce qui est en train d’advenir et qui se trame, à grande échelle, mondiale ? En d’autres temps on consultait l’oracle (toute ressemblance…) mais les viscères de nos oiseaux technologiques ne parlent pas de l’avenir. Peut-être alors quelque pythie qui, elle, ne dit pas mais signifie ? En effet tout est affaire d’interprétation, d’imagination et mieux, de discernement et de créativité, un problème de Sens et de projection dans le Sens indiqué.

Cependant, chacun voit les choses depuis sa fenêtre et dans le Sens qui lui convient, par habitude ou par opportunité. Il se satisfait de prophéties auto-réalisatrices pour ne pas être trop dérangé. C’est pour cela que la prospective est si difficile. Observer les changements ne fait que confirmer ce que nos lunettes ont appris à voir, ou bien à constater les effets des tendances anciennes qui masquent les nouvelles et leurs « signaux faibles ». Celles-ci se révèleront plus tard ou du moins quand on aura appris à les comprendre. Devant des remises en questions, quelques fois radicales, le réflexe est souvent de sauver ses croyances, ses positions ou d’en prendre d’autres, avantageuses, du moins sur le moment. Or la bonne réponse c’est « je ne sais pas », condition pour commencer à discerner ce qui est, plus que ce qui devrait être et surtout pour découvrir que l’avenir relève d’une volonté, d’une créativité, d’un enthousiasme même, qu’il reste à entreprendre donc. Il faut pour cela que le discernement du mouvement de l’histoire commence à faire son œuvre dans nos esprits. Il faut aussi sans doute pendre le temps de se poser un moment pour se re-poser autrement, se re-positionner dans un monde différent.

Ce sont quelques repères pour y contribuer qui sont pro-posés ici. Ils proviennent du croisement d’une expérience de 40 années d’informatique et de son évolution, avec la construction d’une ressource d’analyse et d’action, l’Humanisme Méthodologique avec la «Prospective Humaine» qui en dérive. Les repères pour comprendre sont issus des travaux et de l’expérience de terrain de l’auteur au cours des dernières décennies.

Les repères d’une prospective de l’Entreprise Numérique sont distribués en trois volets complémentaires. Dans une première partie on traitera des différents types de changements auxquels nous sommes confrontés. Dans une seconde partie, on examinera le type de compétence générale qu’il va falloir cultiver en passant du traitement de l’information au traitement des situations. Dans la partie suivante c’est la mutation de civilisation à l’œuvre dans le monde qui sera examinée. Elle détermine le contexte d’une prospective de l’Entreprise Numérique. Enfin en conclusion on évoquera la vision d’un monde structuré et construit autour des espaces virtuels d’activité collective dans lequel se situent dorénavant les entreprises et qu’elles contribuent à réaliser.

De la compréhension des changements et leur nature

Nous sommes confrontés à trois types de changements qu’il faut connaitre pour comprendre et pour agir.

Le changement adaptatif. Ce sont les conditions environnantes qui changent. En l’occurrence c’est tout le tableau des technologies et des usages qui est en grande transformation, de façon accélérée. On connait la méthode, savoir ce qui se présente, s’adapter en acquérant les moyens et les savoir faire associés pour transformer nos entreprises et nos activités. C’est difficile parce qu’on ne sait pas toujours ce qui est essentiel ou accessoire, gadget ou décisif, maîtrisable ou aventureux, rentable ou dispendieux. Et puis il y a les modes qui rassurent, les mimétismes, les prudences. Change-t-on par nécessité, contrainte, opportunité ou esprit d’aventure ? Chacun verra et les Entreprises Numériques ne sont pas toutes sûres d’être devenues assez numériques. Heureusement l’adoption des signes et des formules est plus facile que celle des faits.

Le changement de Sens ou de paradigme. C’est l’orientation, la logique, la signification et les valeurs qui changent et en définitive les méthodes et les pratiques. Il ne s’agit plus seulement de s’adapter mais de changer de position. Et là tout change, non seulement l’entreprise son environnement et son activité mais aussi les moyens d’analyse, de compréhension, et d’engagement de l’action. C’est à cela que nous sommes confrontés au travers des crises, de la mondialisation et étrangement de la subversion des nos rapports à la technologie sous la pression des phénomènes associés à Internet notamment. L’entreprise est en question en même temps que l’économie, mais aussi les comportements et les aspirations. Il est question de changements de paradigmes mais qu’en est-il pour les Entreprises Numériques?

La logique de puissance.
Domination et menaces, risques et sécurité, armes et défenses, tels sont les thèmes prioritaires. Le pouvoir de l’entreprise, le pouvoir dans l’entreprise, le pouvoir sur l’entreprise sont des enjeux primordiaux et arbitrent les questions technologiques et associées. La transparence ne va pas de soi. Il y a des Wikileaks ou autres anonymous pour le rappeler et «l’intelligence numérique» pour s’en préoccuper.

La logique de compétence.
Progrès des moyens, progrès des méthodes sont une exigence de compétence, de capacité à maîtriser les enjeux pour améliorer performances et rentabilités. Rien que de très rationnel qui justifie observation des nouveautés, acquisition de compétences, maîtrise des nouvelles opportunités. L’Entreprise Numérique apparait là comme en pointe des nouvelles rationalisations de l’activité, des métiers, des organisations, des pratiques. Affaire d’adaptation vertueuse certainement.

La logique de système.
Micro ou macro tout est système. L’entreprise système, inscrite dans le système économique, telle est la nouvelle vérité depuis bien des années. Les crises systémiques n’ont pas été jusqu’à interroger le paradigme, le nouveau paradigme dit-on quand on est averti. Le système d’information dont l’informatique était le révélateur comme la substance même en a été l’incarnation. A cela Internet a montré la voie de l’accomplissement de l’interdépendance. Alerte pour la puissance, progrès pour la compétence, accomplissement pour le système. L’Entreprise Numérique est comme la chair du système et celui-ci s’étend à tous les réseaux. Le net ramasse dans ses filets tous les acteurs pour en faire ses agents et l’Entreprise Numérique y trouvera sa vocation sa raison d’être, de participer, de se fondre. Une seconde Nature nous est née dont les lois s’imposent à nous. Des nuages vient la fécondité. Qu’on se le dise !

La logique communautaire.
Après tout il n’y a d’économie que communautaire, à toutes les échelles. Les entreprises sont des communautés engagées. Leurs engagements s’évaluent selon les échelles de valeurs des communautés culturelles où elles agissent. Là est leur responsabilité «sociale» , leur socio-performance. S’il y a interdépendance, destins communs, valeurs partagées, c’est à chacun et chacune d’assurer son développement, ses initiatives, ses responsabilités, sa vocation même. Reconnaitre les communautés où on s’engage, auxquelles on participe est la base de toute réflexion sur l’entreprendre, sur les métiers et le management de l’entreprise. Qu’est-il arrivé avec Internet, on le verra, la possibilité inouïe de constituer des communautés «sans frontières» mais non sans identités, cultures, valeurs, vocations. C’est là que se définissent les entreprises comme communautés engagées, comme ensembles communautaires, comme participants aux communautés de «clients» c’est-à-dire «familiers», comme parties prenantes des communautés économiques de toutes tailles et des ensembles qu’elles constituent. Voilà la vraie révolution, une révolution culturelle, une révolution copernicienne, une révolution politique, économique, intellectuelle. «L’Entreprise Numérique», est-ce bien alors son nom ? Ne serait-ce pas l’Entreprise Communautaire si on l’identifie à ses fins et ses moyens plus qu’à une substance accessoire qui la réduit au jeu des nombres, aux comptes et à leurs circulations. Voilà le nouveau paradigme, celui de la mutation de civilisation engagée que nous allons explorer plus loin.

Le changement d’âge et de niveau d’intelligence, de compétence et de maîtrise

Il en va des entreprises comme des personnes, des sociétés et de l’humanité entière. Nous progressons, nous grandissons, nous acquérons de nouveaux niveaux de conscience, de compétences et nous nous forgeons les outils qui conviennent à nos nouveaux enjeux. Si évidemment les régressions, les immobilisations sont monnaie courante qui peut dire que le monde humain n’évolue pas. On ne discute pas en général les bienfaits de ce qui a été une Renaissance en Occident avec tout ce qui en a dérivé comme progrès. Pourtant par le fait que cela n’allait pas sans troubles, égarements, erreurs, ou peut-être faute de courage on en reviendrait volontiers à quelque Nature matricielle, antérieure à toute renaissance. Et pourtant pendant ce temps là on admire la vigueur de populations qui ne veulent pas en rester là, qui entreprennent leur avenir avec enthousiasme, qui s’émancipent des règles et normes héritées pour les dépasser.

Ce qui est important c’est d’avoir bien conscience de ce qui nous attend et nous est offert. Parcourir les âges de l’entreprise permettra d’y situer l’Entreprise Numérique et ses marches de progrès pour envisager aussi les moyens et pédagogies appropriées. On passera rapidement sur l’âge archaïque, celui de bandes de pirates ou de prédateurs qui trouveront toujours quelque stratagème pour faire de l’argent avec du numérique.

L’âge du faire est celui des entreprises focalisées sur le court terme, sur les habitudes, le fonctionnement, l’opérationalité technique. Pour elles le Numérique est une ressource technique qui dérange les habitudes mais dont on fera bien l’apprentissage le moment venu.

L’âge des représentations est celui de l’élaboration d’une capacité stratégique, d’une modélisation, d’une projection dans l’avenir et dans l’espace, du moyen terme. Le maniement de nouveaux modèles d’organisation, l’échange et la communication des idées et des projets sont des bénéfices évidents du numérique. L’Entreprise Numérique cherche à se modéliser vers de nouveaux horizons touchant ses stratégies, ses structures, son champ de connaissances et d’action.

L’âge du Sens est celui où la performance est interpellée par les valeurs, la responsabilité sociale, l’engagement partagé, la communauté d’entreprise. Etrangement une nouvelle proximité humaine, des affaires humaines, va avec l’extension du champ relationnel. La valeur trouve son Sens dans les valeurs et celles-ci dans chaque communauté dont elles indiquent le Sens du bien commun. C’est d’intelligence symbolique, d’ingénierie humaine communautaire, de compétence de conduite des processus collectifs ou de gouvernance communautaire dont on a maintenant besoin. On ne jettera pas les compétences antérieures mais elles doivent être dépassées. L’Entreprise Numérique Communautaire est à bâtir !…


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