La sociabilité numérique, histoire et influence

6 octobre 2011 | ACTUALITÉS, Entreprises et cultures numériques

On entend beaucoup parler de « sociabilité numérique », comme l’a rappelé Milad Doueihi, Grand Témoin du CIGREF, au cours de son intervention « pourquoi le numérique est-il une culture ? ». Il s’agit d’une mutation culturelle très importante dont les incidences ne sont pas neutres ! En quoi cette sociabilité numérique influence-t-elle les rapports entre l’individu et la collectivité (gouvernement et entreprises).

L’avis de Milad Doueihi sur la sociabilité numérique

Il me semble intéressant de commencer en regardant comment la sociabilité numérique s’est construite. Il est assez curieux de voir qu’elle a toujours existé, surtout pour ceux qui ont connu par exemple les premières techniques, les plateformes, les usenet. Ces premières formes de sociabilité très importantes ont survécu un certain temps.

Synthèse vidéo :

La sociabilité numérique – Milad Doueihi from CIGREF on Vimeo.

Pour aller plus loin…

L’amitié, comme relation numérique…

Aujourd’hui la sociabilité, et ce n’est pas un hasard pour moi, s’est construite autour de quelque chose qui nous est tellement familier que l’on n’a pas assez réfléchi à son importance. Il s’agit de la relation de l’amitié. Pourquoi n’avons-nous pas choisi une autre relation ? La relation  de parenté est compliquée. Mais pourquoi l’amitié ? S’est-elle trouvé quelque chose qui a permis cette prolifération absolument étonnante jusqu’à ce que l’on appelle aujourd’hui la sociabilité ?
Les textes classiques expliquent ce qu’est l’amitié. J’ai fait un choix assez arbitraire qui est mon préjugé personnel. J’ai choisi trois auteurs, Aristote, Cicéron, et le chancelier Bacon.

Aristote nous dit quelque chose de tout à fait passionnant sur l’amitié dans « l’Éthique à Nicomaque, livre 7 » : « sans l’amitié, il n’y a pas de politique ». Pour lui, la parenté et les rapports généalogiques conduisent à la tyrannie et à l’absolutisme. Pour qu’une forme de communauté puisse fonctionner selon le modèle de la démocratie, le rapport de l’amitié est fondamental. Dans cette forme de collectivité qui s’est mise en place, on voit une réflexion à la fois éthique et politique sur ce qu’est être présent dans une collectivité multiple.

Cicéron, c’est encore plus intéressant à mon avis. Il a fait un traité qui s’intitule : « De l’amitié » où,   vers la fin il dit : « l’amitié, c’est quelque chose d’impossible » ! Pourquoi ? Parce qu’elle cherche à montrer quelque chose qui n’est pas de l’ordre du visible. Il dit : « quant on a un ami, on veut partager l’espace le plus intime ». Or, l’intime ne se représente pas dans la visibilité. Cette réflexion sur ce rapport entre visible et invisible est tout à fait centrale pour comprendre la sociabilité aujourd’hui. Je vous invite à regarder vos profils Facebook, ou les profils de vos entreprises. Vous allez voir tout de suite une icône. Si vous ne la modifiez pas, elle reste avec des profils vides qui imposent une représentation visuelle inévitable. On retrouve ainsi le rôle de l’image et surtout de la visualisation. Dans la présentation de soi, que ce soit un sujet individuel ou un sujet collectif, on trouve les trois dimensions classiques de l’image : l’icône dans le sens de l’incarnation de l’identité. Il faut se rappeler que c’est un terme de théologie chez les Byzantins. C’est aussi un portrait. On ne fait que modifier les portraits, les partager. C’est un emblème, et c’est ce qui est peut-être le plus intéressant dans la caractéristique de la sociabilité numérique, parce qu’elle est associée à un texte d’humeur, de présence : qu’est-ce que vous faites ? Qu’est-ce qui vous intéresse ? Où vous trouvez-vous ?…

Le chancelier Bacon a fait un très beau texte sur l’amitié dans ses essais, qui sont moins connus que ceux de Montaigne. Il dit que l’amitié est  « thérapeutique ». Parce que si l’on n’a pas d’ami, il y a certaines choses que l’on a besoin d’articuler qui restent dans notre corps. Elles créent des blessures qui nous coupent littéralement. C’est la métaphore prise de l’intérieur, et du coup nous sommes obligés d’extérioriser, ce que l’on appelle en anglais « the compulsion to  confess ». Aujourd’hui certains sont assez agacés par ce que les jeunes font sur leur Facebook, par cette compulsion à tout raconter, à tout dire. Néanmoins c’est très thérapeutique.

Au travers de ces trois dimensions de l’amitié, on perçoit quelque chose de tout à fait fondamental qui est en train de se mettre en place, et à une échelle inédite. On doit aussi prendre en compte que c’est à la fois nouveau, mais pas si nouveau que cela, dans le sens où on retrouve des formes de continuité.

L’espace, l’intime et le confidentiel

La deuxième dimension de la sociabilité numérique est la modification de l’espace, de l’intime et du confidentiel. Cette mutation touche à la fois l’entreprise qui n’a jamais eu accès autant qu’aujourd’hui à l’espace individuel et intime. C’est valorisant mais aussi très difficile à gérer parce qu’il faut savoir négocier avec les protocoles et les codes qui sont institués par les pratiques, et non pas exclusivement par les intérêts économiques et commerciaux. Ce qui exige une forme de compétences et demande aussi une certaine pratique quotidienne de ces réseaux sociaux.

Une nouvelle citoyenneté s’installe

Ce modèle est peut-être le plus intéressant. Une forme de citoyenneté est en train de se mettre en place avec la sociabilité numérique. On a souvent parlé du participatif, du contributif. J’aimerais évoquer un très beau texte, écrit dans les années 50,  par un grand linguiste français, Emile Benveniste. C’est un texte écrit en hommage à Claude Levy-Strauss qui s’intitule : « Modèle de deux cités ». Il observe qu’en occident, quand on parle de démocratie, on cite toujours Athènes comme modèle de notre démocratie occidentale. Il constate, en tant que linguiste, que quelque chose ne va pas. « Athènes » donne « athénien » : police, politesse, en Grec. Après il dit que « chez les Athéniens, il y a barbares qui ne sont jamais acceptés ». Pourquoi ? Parce qu’il y a un modèle de l’autochtonie qui est à la fois lié à la généalogie et au territoire, comme l’on dit aujourd’hui avec l’identité : le sol et le sang. Il ajoute : « mais pourquoi a-t-on oublié les pauvres romains ? » A Rome, et en Latin, c’est l’opposé du modèle des Athéniens et des Grecs. Si l’on suit l’analyse philologique, grammaticale, syntaxique et sémantique de Benveniste, c’est tout à fait le contraire. Rome existe, non pas en Italie où elle se trouve de manière géographique, mais là où se trouvent les représentants des Romains.

On voit que l’on est en train de passer, si j’ose dire, d’un modèle Athénien vers un modèle Romain. Cela pose énormément de difficultés parce que pour les états qui sont fondés sur un modèle Athénien. Ils ont beaucoup de mal à négocier, à gérer cette transformation de l’identité numérique dans son déploiement. On le voit souvent avec l’absence de soit disant frontière avec les serveurs, et qui peut contrôler quoi. Mais cela va au delà. Pourquoi ? Parce que cela met en place de petites communautés multiples, avec des intersections qui permettent de créer des effets très puissants. Est-ce que ce fut une révolution Twitter en Tunisie ? Est-ce qu’il s’agit d’une révolution Facebook en Egypte ? Il faut peut-être regarder un peu ailleurs. Ce qui est important avec la culture numérique dans cette région, ce n’est pas l’usage et l’utilisation d’une plateforme spécifique. C’est plutôt l’idéal qui a été transmis par la culture numérique. Cet idéal est celui de la transparence, c’est celui de l’accès, surtout du partage qui dépasse tous les obstacles présents pour la communauté. L’apport fondamental de la culture numérique, c’est cette idéalisation de l’accès à l’information comme au savoir et surtout à la participation politique.

Emergence d’une nouvelle éthique

Le point essentiel est effectivement cette transformation de la manière dont on peut s’engager en tant que citoyen. Une nouvelle éthique émerge avec la sociabilité numérique. Je vais citer Max Veber sociologue et économiste. Lui, il s’identifiait comme économiste pas comme sociologue. Ses étudiants l’ont invité à la fin de sa carrière, à faire une grande conférence, selon la tradition Allemande. Il a fait une conférence sur l’éthique du savant. Il a opposé deux éthiques, deux morales : l’éthique du savant et l’éthique du politique. Une éthique de la conviction, une éthique de la responsabilité. Il est très compliqué d’essayer de gérer les deux.

Avec la culture numérique, il y a une troisième éthique qui est en train d’émerger. Elle combine les deux, et il est très difficile de les séparer. On le voit tout d’abord avec les mouvements des hackers. On le voit avec les interventions, qu’elles soient positives ou négatives, qu’elles soient critiques ou de supports en forme de politiques dans toutes les régions du monde. Il ne faut pas seulement regarder le « Printemps Arabe » mais toutes les formes de protestations. Regardez en Chine, en Corée… On voit effectivement ce que l’on peut appeler des « hackers addicts » en anglais. C’est quelque chose de très difficile à définir, sauf par la nature même de cette hybridation entre l’informatique et le numérique, qui est surtout accessible à tous. Cela ne veut pas dire que tous sont des codeurs, mais ils ont l’idée qu’ils sont mandatés et autorisés à agir comme si ils l’étaient, par la nature même du système qui s’est mis en place.

Accès libre…

L’un des grands pouvoirs de cette dimension, c’est l’accessibilité. Aujourd’hui, un imaginaire s’est mis en place, qu’il soit justifié ou non peu importe, parce qu’il s’est imposé de cette façon. Cet imaginaire est que l’on a le droit d’accéder à tout. Cela pose énormément de problèmes éthiques et politiques. Un auteur de science-fiction a écrit « La société transparente ». Sa thèse était très simple : puisque l’accès à l’information est déterminant, que l’on ne peut pas contrôler l’usage de cet accès, il faut donner l’accès à tout le monde pour essayer de créer une forme d’égalité. C’est très difficile, mais il faut imaginer ce paradoxe d’une société la plus ouverte qui a l’obligation  de donner l’accès à tous, sans mettre en place des contrôles. Imaginez les Etats avec les contrôles de sécurité… cela pose énormément de difficultés ! C’est à mon sens une transformation importante à la fois pour les entreprises, pour les institutions culturelles, comme pour les Etats, de ce que le numérique apporte.

A suivre très bientôt : « Pourquoi un humanisme numérique ? » par Milad Doueihi.

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