Rapport d’Orientation Stratégique 2021 – Black Kill Switch

30 septembre 2022 | ACTUALITÉS

Dans quelques semaines sortira la nouvelle édition 2022 du Rapport d’Orientation Stratégique du Cigref. En attendant, nous vous proposons de vous replonger dans l’univers de notre réflexion stratégique, en lisant ou relisant les nouvelles d’anticipation publiée en 2021, œuvres originales écrites par des auteurs de fiction, qui vous replongeront dans les scénarios prospectifs présentés par le Cigref. Bonne lecture !

Librement inspiré des mémoires du général Éric V « Cinq ans à l’Élysée », publiées en novembre 2032.

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Palais de l’Élysée, le mercredi 8 juillet 2031, 07h30…

— Qui est vraiment Jacques Raillanne, Général ?

La Présidente de la République avait interrompu son interlocuteur avec le calme et la maîtrise qu’elle affectait en toute circonstance. En dépit de la gravité des informations que lui avait rapporté le chef de son état-major particulier, celui-ci avait décelé dans le ton de sa voix une douceur dont elle n’était pas coutumière, et le plissement de ses sourcils laissait voir une concentration plus marquée qu’à son habitude. Elle avait machinalement replié son screenpad, dans un lent mouvement silencieux qui dénotait une intense activité cérébrale. Elle était restée quelques secondes le regard vague, en proie à une lutte intérieure qu’elle cherchait manifestement à dominer.

À présent, elle fixait le général. Ils étaient tous les deux, encore seuls, dans la war room faradisée du sous-sol de l’Élysée, à l’abri de toute indiscrétion. À côté de la porte blindée, un antique téléphone mural autogénérateur, qui avait probablement connu le général de Gaulle, constituait le seul lien de cette salle de réunion avec le reste du palais. Le ton d’Amélie se fit plus familier. Elle passa au tutoiement, comme elle se le permettait avec la plupart de ses collaborateurs lorsqu’ils étaient en petit comité.

— Éric, ce Jacques Raillanne, tu crois vraiment que nous pouvons lui faire confiance ?

Le général lui répondit sur le même ton de connivence dont il savait qu’elle appréciait qu’il usât dans de telles circonstances, mais qu’il s’interdisait systématiquement dès lors qu’une tierce personne était présente. Ils se connaissaient bien tous les deux, car ils avaient partagé la même session de l’IHEDN, il y a une vingtaine d’années. Et Clément B, le ministre des Armées, avait également été leur condisciple. Ils en plaisantaient quelquefois en Conseil de défense.
— Oui, Amélie, je le pense. Je le connais un peu pour l’avoir croisé plusieurs fois lors de réunions interministérielles sur la BITD. Ce n’est pas un mythomane, si c’est à ça que tu penses. Du reste, nous n’avons pas trop le choix, et nous ne risquons pas grand-chose à l’écouter. C’est un expert reconnu de son domaine, apprécié par ses collègues, et c’est un gros bosseur.
— Oui, et bien, je m’en méfie toujours, des gros bosseurs… Trêve de plaisanterie, qui est au courant à part toi ?
— Très peu de monde, nous y avons veillé, Amélie. À part Guillaume P et deux de ses collaborateurs à la direction technique de l’ANOSE, personne ne dispose des informations nécessaires pour comprendre l’ampleur du problème. Même à Balard et à Beauvau, ils ne sont pas encore au courant.
— Et le cabinet de Clément, à Brienne ?
— Non, non, Amélie, personne, ni à Balard, ni à Brienne, rassure-toi. De toute façon, je ne fais pas confiance aux conseillers de Clément, tu le sais. Trop jeunes, trop brillants, trop ambitieux…
— Et la fille, l’astrophysicienne, là, celle qui a mis Raillanne sur la piste, elle se doute de quelque chose ?
— Non, je ne crois pas. Il faudra demander à Guillaume P qui m’a dit qu’il avait fait le nécessaire.

Elle connaissait bien Guillaume P car il avait été, avec le général Éric V, la cheville ouvrière de la vaste réforme des services secrets et de renseignement qu’elle avait engagée dès son élection en 2027, il y a maintenant quatre ans. Cette réforme avait conduit à la création de l’ANOSE, l’Agence nationale des opérations de sécurité extérieure, en mutualisant les moyens de la DGSE et de l’ANSSI avec ceux d’une partie de la DRM et des services de cyberdéfense du ministère des Armées, afin de renforcer l’efficacité globale de l’appareil de sécurité national. Elle avait tenu à rattacher directement cette agence au Premier ministre.

Elle réfléchissait, les coudes appuyés sur la table, le menton enfoncé dans la paume de ses mains jointes, le regard fixé sur le mur nu qui lui faisait face. Éric percevait l’effort qu’Amélie tentait sur elle-même pour aiguiser ses capacités à analyser la situation, à décider, à trancher. Il savait qu’Amélie n’avait jamais été confrontée, au cours de son mandat, à des enjeux géopolitiques, diplomatiques et stratégiques d’une telle gravité. Elle ferma les yeux une fraction de seconde, puis les rouvrit, et se tourna vers Éric, en se redressant et retrouvant son apparence des plus calmes.

— Général, vous pouvez faire entrer tout le monde.

Éric se dirigea vers la porte, du pas assuré qui est la marque de ces hommes ayant passé l’essentiel de leur carrière dans les forces spéciales, ayant affronté les plus graves dangers et porté les plus lourds secrets. Avant d’abaisser la poignée, il se tourna vers Amélie pour lui adresser un sourire qu’elle lui rendit, symbole de la confiance qu’ils plaçaient l’un dans l’autre à cet instant si particulier. Puis il déverrouilla la serrure électronique de la lourde porte destinée à garantir l’étanchéité électromagnétique de la war room. Le Premier ministre, Edouard P, le ministre des Armées, Clément B, et la ministre de l’Intérieur, Marlène S, entrèrent les premiers, suivis du directeur de l’ANOSE, Guillaume P. Derrière eux, suivait Jacques Raillanne. Amélie se leva et salua tout le monde d’un rapide coup de coude. Ce geste de bienséance s’était finalement imposé lors des épisodes de covid à répétition de la précédente décennie. Le risque pandémique était désormais passé, depuis un peu plus de cinq ans, mais l’habitude du coup de coude était restée, dans presque tous les milieux. Amélie s’y prêtait de bonne grâce. Elle s’arrêta un instant devant Jacques Raillanne :
— Je suis très heureuse de faire votre connaissance, Monsieur Raillanne. On m’a beaucoup parlé de vous depuis quelques jours. En bien naturellement.

Elle lui sourit et l’encouragea à s’assoir en face d’elle, à l’autre bout de la grande table de réunion. Les autres participants, sans grande idée de protocole, s’installèrent de part et d’autre de la table dans les fauteuils confortables, mais un peu usés, qui l’entouraient. Amélie, sans attendre que chacun soit complètement installé, pris la parole :
— Je crois, Monsieur Raillanne, que je n’ai pas besoin de vous présenter les participants de cette réunion. Vous aurez noté l’absence de chevalet indiquant les noms et qualités des participants. C’est normal. Cette réunion n’a pas lieu. Elle n’est inscrite dans aucun agenda. Elle ne fera l’objet d’aucun compte rendu. Vous devrez conserver la plus stricte confidentialité sur les propos qui vont être tenus ici. Je compte sur votre discrétion la plus absolue et sans limite de durée. Vous m’avez bien compris, Monsieur Raillanne ?
— Je le crois Madame. Je vous comprends d’autant plus que j’ai moi-même pris les précautions les plus extrêmes pour mener mes investigations et pour confirmer mes premières analyses.

— Je n’en doute pas, Monsieur Raillanne. On m’a en effet expliqué que vous aviez été particulièrement précautionneux dans vos démarches, et je vous en remercie. La situation est déjà assez compliquée comme ça pour que l’on n’y rajoute pas de la mousse médiatique. Expliquez-nous tout ça en détail, et la situation que vous avez mise à jour. Et je vous en prie, ayez pitié de nos piètres compétences scientifiques, en tous les cas de celles du Premier ministre et des miennes, et épargnez-nous tout jargon technique. Nous vous ferions perdre votre temps en vous réclamant ce genre de détails auxquels nous ne comprendrions rien, de toute façon. Et auriez-vous l’obligeance de commencer par vous présenter brièvement car je crois que mes ministres ne vous connaissent pas.

Jacques Raillanne inspira longuement en rassemblant ses esprits. Il se racla la gorge plusieurs fois, puis se lança :
— Je m’appelle Jacques Raillanne, je suis docteur en science informatique de l’Université de Saclay et du MIT. Je me suis spécialisé dans les nanotechnologies et les microprocesseurs. Je dirige un laboratoire de recherche du CINQ, le Commissariat aux industries numériques et quantiques, à Grenoble, où nous travaillons sur différentes technologies de processeurs, en gravure nanométrique, à base graphène, photonique, … Bref, je passe. Nous avons surtout acquis, depuis la création du Commissariat, il y a trois ans, et le renforcement substantiel des moyens de mon labo, une excellente expertise sur tous les processeurs qui sont mis sur le marché, et nous disposons d’une capacité d’analyse que nous ne cessons de renforcer. Voilà… Ah oui, mon labo emploie désormais 240 personnes, presque tous docteurs en physique, en informatique, en mathématique, en électronique. Et nous étions à peine trente, en 2027. Depuis une douzaine d’années, je mène des missions pour le compte du Gouvernement sur des sujets assez divers mais qui portent en général sur la sécurité des infrastructures numériques, des véhicules autonomes, des équipements militaires, du hardware en général, vous voyez ?
— Très bien, Monsieur Raillanne, mais venons-en rapidement à l’affaire qui vous amène ici ce matin. C’est le général Éric V qui m’a suggéré d’organiser ce rendez-vous, et dans cette configuration. J’ai accepté sans hésiter quand il m’a brossé à grands traits votre analyse. J’avoue que ça m’a un peu sonnée. J‘avais besoin de l’entendre de votre bouche pour être certaine de bien comprendre, et me faire ma propre idée.
— Voilà, il y a huit mois, je me trouvais à un congrès international à Honolulu, organisé par le JEDEC, le Joint Electron Device Engineering Council, un organisme qui développe des normes ouvertes pour l’industrie microélectronique, et qui représente plus de 300 entreprises. Historiquement, c’est le CEA qui y portait la voix de la France, mais depuis 2027, c’est le CINQ et mon labo qui s’en charge. On y retrouve tous les leaders mondiaux de l’industrie du microprocesseur, comme le taiwanais TSMC, Samsung, Intel, et pour l’Europe STAR Micro depuis la fusion, il y a deux ans, entre ST Microelectronics et ARM. Vous voyez de quoi je parle ?

Jacques Raillanne avait posé sa question avec une légère pointe d’inquiétude dans la voix. Le Premier ministre releva la tête pour lui répondre, visiblement agacé.
— Monsieur, au cas où cela vous aurait échappé, c’est mon gouvernement qui a piloté cette fusion et la création de STAR Micro. Et avec la bénédiction de la Commission européenne, pour une fois.
— Edouard, je t’en prie… Monsieur Raillanne, veuillez continuer. Je vous écoute.
— Oui, oui, voilà. Donc, à Honolulu j’ai rencontré une amie qui est installée à Hawaï depuis deux ans pour son travail. Nous nous connaissons depuis une trentaine d’années, depuis la fac. Elle est astrophysicienne. Elle est actuellement chargée de cours et de recherche à l’Institut d’astronomie de l’Université de Hawaï et a développé des méthodes d’observation radio de la galaxie à l’observatoire de Mauna Kea. Elle utilise un radiotélescope installé sur un volcan à quatre mille mètres d’altitude. Elle m’y a emmené. Le site est magnifique, lunaire, j’ai été bluffé. C’est…
— Oui bon, vous n’êtes pas là pour nous faire l’article sur les charmes des volcans hawaïens…
— Edouard ! C’est bon là… Tu ranges ta mauvaise humeur et tu laisses Monsieur parler. OK ?
— Oui Amélie, excuse-moi. Allez-y Monsieur Raillanne. Mais essayez d’être un peu synthétique s’il vous plaît. En principe, nous avons le Conseil des ministres à 10h00. Les minutes passent vite le mercredi matin…
— Alors voilà, très vite, et après je répondrai à vos questions. Oui, voilà. Heu, Elisabeth, mon amie astrophysicienne, à l’occasion de cette visite, m’a raconté qu’elle avait été confrontée à un gros problème d’informatique. Ses expériences d’observation portent sur la bande micro-onde, à la limite de l’infrarouge. Bon, sans entrer dans des détails techniques, trois jours plus tôt, elle avait enregistré un signal radio très bref, très puissant et surtout très inhabituel, provenant sans aucun doute d’un satellite, mais dans une bande de fréquences que n’utilisent jamais les satellites. C’est pour ça d’ailleurs que les astrophysiciens peuvent mener facilement leurs observations dans cette bande. Elle était très agacée car, en plus de polluer sa bande d’observation, ce signal avait manifestement détruit une partie de ses équipements informatiques, notamment un ordinateur assez puissant, très cher en plus, qu’elle utilise directement en sortie du récepteur du radiotélescope. En fait, elle était furieuse. Et comme elle sait que je connais un peu le sujet, elle m’a demandé de regarder de quoi il pouvait s’agir. Sur le moment, je n’ai pas fait tilt, mais je lui ai proposé d’embarquer son ordinateur, une sorte de gros laptop professionnel, ainsi qu’un enregistrement des caractéristiques techniques du signal qu’elle avait réussi à sauvegarder, et de regarder ça au labo, à Grenoble. Là, je n’avais pas le temps, vous comprenez, et aucun outil pour investiguer la panne et tenter de comprendre pourquoi ça ne marchait plus. Voilà. Et puis je suis rentré chez moi deux jours plus tard.

Jacques Raillanne s’arrêta de parler et regarda autour de lui. Il avait la bouche terriblement sèche. Dans un coin de la pièce, sur une petite table, il aperçut des petites bouteilles d’eau, disposées à côté d’un thermos de café, mais n’osait pas se lever pour aller en attraper une. Éric V, qui l’observait attentivement, comprit et se leva dans l’instant pour aller lui chercher une bouteille avec un gobelet, qu’il posa devant lui. Jacques Raillanne but quelques gorgées d’eau rapidement.
— Allez, Monsieur Raillanne, si vous êtes désaltéré, racontez-nous la suite. Dans votre labo, à Grenoble ?
— Oui, Madame, Merci. Alors voilà. Bon, j’ai analysé la machine d’Elisabeth et les données qu’elle m’avait remises. Et là, je suis tombé de ma chaise. Le signal radio micro-onde enregistré par Elisabeth a actionné un kill switch sur le microprocesseur de son ordinateur et l’a rendu inopérant.

Jacques Raillanne regardait tour à tour les ministres pour tenter de déchiffrer leur réaction. Manifestement, la nouvelle ne les avait pas plus émus que ça. Ils le dévisageaient avec perplexité, en attendant la suite. Marlène S, la ministre de l’Intérieur, l’encouragea à poursuivre.
— Monsieur Raillanne, je vous avoue que je ne saisis pas du tout pourquoi cette découverte peut vous avoir fait tomber de votre chaise. C’est quoi, au juste, un kill switch ?

Jacques Raillanne se tourna vers Guillaume P, en le priant du regard de venir à son aide. Le directeur de l’ANOSE prit la parole, avec le sens de la pédagogie que tous lui reconnaissaient.

— En général, quand on parle de kill switch on pense à un coupe-circuit ou à un interrupteur d’arrêt d’urgence. Sur un processeur, c’est un dispositif, matériel et logique, qui permet de le désactiver. Ce genre de dispositif existe depuis longtemps, hein, et ils sont bien connus. Par exemple, depuis une quinzaine d’années, les processeurs des smartphones, au début, et maintenant des screenpads sont équipés de kill switchs antivols et sont réversibles. Mais le dispositif qu’a découvert Jacques est un kill switch totalement inconnu, jamais documenté ni signalé, et manifestement irréversible, un tueur du microprocesseur, au sens littéral.
— Pardonnez-moi de ne toujours pas comprendre où vous voulez en venir tous les deux. Comment ce kill switch, ce dispositif tueur, s’est retrouvé sur ce processeur ? Et pourquoi vous devez nous en parler aux aurores, avant un Conseil des ministres, et dans la war room du palais ? Je n’ai pas trop le temps, ni l’envie, de jouer aux devinettes ou de suivre un cours d’électronique.

C’est Amélie qui lui répondit, d’un ton calme et maîtrisé. Elle se pencha vers Marlène S, en la fixant du regard.
— Marlène, ce dispositif, ce kill switch, il n’est pas seulement présent sur le processeur de l’ordinateur de cette astrophysicienne. Ce kill switch est présent, tiens-toi bien, en tous les cas c’est l’estimation de Monsieur Raillanne, sur plus de 90 pour cent de tous les processeurs fabriqués dans le monde depuis plus de vingt ans. Nous avons de bonnes raisons de penser que Monsieur Raillanne a mis à jour un programme de la NSA, lancé à la fin des années 2000, qui devait leur permettre de neutraliser les équipements informatiques présents dans une zone géographique, au moyen d’un signal micro-onde de forte puissance émis par une constellation de satellites en orbite basse. C’est bien ça, monsieur Raillanne ?
— Oui, oui, Madame la Présidente, c’est bien ça. Voilà. En fait, nous avons pu déterminer plusieurs choses. D’abord la constellation de satellites américains qui est susceptible d’émettre ce type de signal. Ce fut assez simple, puisque nous disposons des éphémérides de toutes les constellations.
— Les éphémé… quoi ?
— Rides, Madame la Ministre, rides… Enfin, je veux dire éphémérides. Oui, voilà. Ce sont des tables qui donnent les caractéristiques des orbites de tous les satellites qui tournent autour de la terre, et que le CNES entretient avec une grande précision. Il y a huit mois, à l’instant où l’ordinateur de mon amie est tombé en panne, nous avons pu identifier sans aucun doute possible le satellite à l’origine du signal qu’elle a enregistré.
— Bon alors, ce signal justement, il nous dit quoi ?
— Ah oui, voilà. C’est un signal qui a des caractéristiques tout à fait improbables. Un signal très simple, très élégant, mais très improbable. Je n’entrerai pas dans les détails, ça n’offre que peu d’intérêt, et il faudrait que je vous fasse un cours de théorie du signal. Sauf à Guillaume bien sûr. Enfin sauf à Monsieur P, qui connait ça par cœur. N’est-ce pas Guillaume ?
— En effet, Jacques a raison. La NSA dispose à Hawaï d’un centre secret de recherche et développement. Il se situe à quelques kilomètres de l’observatoire de Mauna Kea où travaillait l’astrophysicienne. Nous pensons que l’incident dont elle a été victime résulte d’une erreur de pointage du satellite de la NSA que nous avons bien identifié, mais dont nous ignorions la mission réelle jusqu’à cet incident.

Le général Éric V, qui était resté silencieux jusque-là, se leva, s’éloigna de quelques mètres de la table et se retourna lentement. Tous les regards s’étaient tournés vers lui. Il se tourna lui-même vers Amélie qui lui donna son feu vert d’un simple hochement de la tête.

— Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Toutes nos infrastructures vitales, tous nos systèmes critiques, à quelques rares exceptions près sans doute, et que nous tentons d’identifier, sont compromis par ce kill switch. Je dis bien tous. À commencer par les systèmes d’information et de communication des armées, et particulièrement ceux de la force océanique stratégique. Si les États-Unis le décident, avec ce procédé, ils sont très probablement en mesure de rendre inopérant la transmission de l’ordre exceptionnel du feu nucléaire. Cette chaine de communication de l’OE est bien entendu particulièrement robuste. Mais elle intègre un nombre très important d’équipements informatiques qui fonctionnent tous avec ce type de processeurs compromis par ce kill switch. Dès lors qu’ils peuvent être sensibles aux émissions micro-ondes des satellites de la NSA, ils sont vulnérables. Nous tentons actuellement d’identifier cette chaîne de vulnérabilités, et de trouver des solutions pour les réduire. Mais il n’est pas garanti à ce stade que nous y parvenions. Et ça prendra beaucoup de temps. Hélas.

Les trois ministres le regardaient comme ébahis. Ils commençaient à comprendre la gravité de la situation. Après un instant de silence, le chef de l’état-major particulier reprit la parole.
— Je n’en ai pas fini avec les mauvaises nouvelles. Nous savons que la Chine nous a précédés de plusieurs années dans la découverte de ce kill switch. Et nous avons de bonnes raisons de penser que la Chine a mis récemment en orbite une constellation de satellites susceptibles d’exploiter cette vulnérabilité, partout dans le monde, de la même manière que les satellites de la NSA. C’est ballot pour les États-Unis. En effet, comme ils ne pensaient pas être confrontés à cette menace, et pour ne pas attirer l’attention sur cette vulnérabilité, ils ont laissé se diffuser les processeurs compromis dans tous les secteurs d’activité, et même ceux les plus critiques. Nous avons la preuve que des systèmes numériques de l’administration américaine sont sensibles à ce kill switch.

Le Premier ministre se massait les tempes en soufflant comme un phoque. La ministre de l’Intérieur roulait de grands yeux en essayant de comprendre. C’est le ministre des Armées, Clément B, qui réagit le premier.
— C’est sidérant votre affaire. Comment se fait-il que l’on découvre par hasard, en allant danser le tamouré à Hawaï, que tous nos systèmes numériques sont susceptibles de faire l’objet d’une attaque majeure par les américains ou les chinois ? On est en plein délire.
— Alors voilà, Monsieur le Ministre, d’abord je ne suis pas allé danser le tamouré à Hawaï, mais représenter la France dans une grande conférence internationale. Ensuite, excusez-moi, mais je pense que vous n’avez aucune idée de ce qu’est un processeur. Ce dont on parle, ce sont des processeurs ayant la taille de l’ongle de votre pouce qui intègrent plus de 50 milliards de transistors, avec une gravure de 2 nanomètres. Il suffit de dédier un petit millier de ces transistors à la fonction de réception du signal radio en micro-onde, et de reproduire ce dispositif dans tous les designs des processeurs. C’est invisible. Un processeur non open source, c’est comme la bible en chinois pour vous. Si quelqu’un y a introduit quelques versets du Coran, vous serez incapable de vous en apercevoir. Et comme nous ne maîtrisons que très partiellement en Europe leur design, STAR Micro fabrique des processeurs qui embarquent ce kill switch. Voilà.
— Je ne vous mettais pas en cause, Monsieur Raillanne, mais vous conviendrez quand même qu’il est insensé que nous nous retrouvions dans cette situation. Guillaume, que préconisez-vous, si Amélie me permet de vous poser la question.
— Je permets, Clément, je permets… Allez-y, Guillaume.

— À ce stade, nous avons identifié une série de contre-mesures permettant de s’affranchir, en principe, de cette vulnérabilité. Le laboratoire de Monsieur Raillanne y travaille par ailleurs, mais la démarche s’avère longue et complexe. La majorité des machines numériques que nous utilisons dispose de processeurs dont on peut modifier les microprogrammes. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais…
— Oui, s’il vous plait Guillaume, épargnez-nous ces détails, je me sens déjà largué.
— Monsieur le Ministre, les armées seront concernées en priorité, et nous aurons besoin de la pleine et entière collaboration de vos équipes à Bruz. D’une collaboration totale. Vous disposez d’un bon millier d’ingénieurs, de docteurs en microélectronique, de spécialistes parmi les meilleurs au monde, et nous devrons les former et les engager dans ce dispositif, absolument inédit, et qui devra rester absolument confidentiel, de remédiation des processeurs de toutes les machines numériques d’importance vitale. Et sans garantie de succès à ce stade. Nous sommes déjà en phase de test dans le laboratoire de Jacques Raillanne, mais nous allons devoir, si ça marche, industrialiser le process de remédiation de quelques millions de processeurs, en identifiant ceux qui doivent être traités en priorité. Et il faudra des bras pour déployer.

Le Premier ministre continuait de caresser sa barbe blanche, les yeux fermés.
— Tu es trop jeune, Amélie, et toi aussi Marlène, vous n’avez pas connu ça, mais ça me rappelle le pataquès du passage à l’an 2000. Je travaillais à l’époque au Conseil d’État, et pendant des mois et des mois, tout le monde s’était agité pour vérifier que les systèmes informatiques passeraient bien de 1999 à 2000, sans bug. Les militaires avaient la trouille que leurs missiles partent tout seul. Certains pensaient que les feux rouges allaient se mettre à clignoter ou les centrales nucléaires se tchernobiliser. Au final, il ne s’est rien passé. Nada… Attention, je ne fais pas de parallèle, mais je m’interroge quand même. Vous avez une estimation de ce que ça va coûter, Guillaume ?
— Absolument pas. À ce stade nous n’en avons aucune idée. Nous ne savons même pas si notre projet de modification du microprogramme des processeurs des machines les plus sensibles va fonctionner. À terme, nous pensons qu’il faut développer de nouvelles lignes de processeurs immunisés, et se donner le temps de remplacer les machines les plus sensibles par des équipements dotés de ces processeurs de nouvelle génération. Mais ça va prendre du temps.

Amélie reprit la parole, avec une certaine gravité dans le ton de la voix. Elle posa chacun de ses mots avec attention.
— Maintenant que vous connaissez la situation, j’ai besoin de votre avis. Je compte m’exprimer très vite, publiquement et solennellement, pour dénoncer cette situation, alerter la communauté internationale, exiger un moratoire sur l’exploitation de cette vulnérabilité par les États-Unis et la Chine en les renvoyant dos à dos. Je peux le faire au Conseil de sécurité, ou mieux à l’occasion du prochain sommet du G25, à Deauville, le mois prochain, en présence de Xi Jinping et Kamala Harris. J’ai déjà demandé à mon conseiller diplo de préparer avec Éric et Guillaume une intervention sur ce sujet. Je vous laisse y réfléchir. Je préviendrai le ministre des Affaires étrangères au dernier moment. Gabriel sera fou de rage, mais je n’ai pas envie de mettre le Quai dans la boucle à ce stade. La situation est déjà suffisamment compliquée comme ça. Vous avez des questions ?

Le Premier ministre secoua la tête négativement, avec lassitude. Il fit un geste pour se lever quand soudain la lumière s’éteignit. Le sourd ronronnement de la climatisation fut remplacé par un silence pesant juste troublé par le petit cri que laissa échapper Marlène S. Amélie déroula son screenpad qui émit une faible luminosité dans la war room. Chacun s’était tassé dans son fauteuil, saisi par la situation. Au bout de quelques longues minutes, le vieil interphone mural analogique se mit à couiner. Éric se leva vivement pour décrocher. Les autres le regardaient attentivement sans oser intervenir. Éric répondait par de brefs acquiescements. Il raccrocha, vérifia rapidement que la serrure électronique de la porte blindée était effectivement verrouillée, et se tourna vers Amélie.
— Panne électrique totale dans tout le palais. Plus aucun système informatique ne fonctionne et même les générateurs de secours ne peuvent pas démarrer pour l’instant. Heureusement, ce téléphone autonome fonctionne encore. Ils viennent nous ouvrir par les issues de secours.

Dans un souffle qui dissimulait mal sa stupeur, Amélie lâcha la question que tous, à cet instant précis, se posaient.
— D’après vous, Monsieur Raillanne, ce sont les chinois ou les américains ?

Henri d’Agrain

Nous avions sollicité quatre auteurs de nouvelles, mais l’un d’entre eux n’a pas pu honorer la commande en raison d’un changement professionnel. Henri d’Agrain, Délégué général du Cigref, s’est donc saisi au pied levé du scénario 01 pour l’illustrer. Vous voudrez bien faire preuve d’indulgence pour l’exercice auquel il a bien voulu se livrer, sans en respecter tous les codes, notamment en termes de longueur…

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