« Renaissance et innovation » : Cercle Philosophie et numérique avec Karine Safa

24 août 2022 | ACTUALITÉS

Le Cercle Philosophie du Numérique du Cigref a reçu Karine Safa autour du thème « Renaissance et Innovation »

Lors de la dernière rencontre du Cercle « Philosophie et Numérique » (cycle de conférence du Cigref), les membres du Cigref ont eu le plaisir de recevoir Karine Safa sur le thème « Renaissance et Innovation« . Karine Safa est Docteur en philosophie, spécialiste de la Renaissance, chercheur associé au CNRS et intervient comme conférencière en école d’ingénieurs (Polytechnique, École des Mines, Arts et Métiers…) et en entreprise. Son dernier ouvrage “Pourquoi la Renaissance peut sauver le monde : l’imagination comme chemin” (PLON 2022) a été la ligne directrice de cette intervention passionnante, mêlant les notions d’innovation et d’humanisme à la Renaissance.

Les hommes de la Renaissance, philosophes, artistes, leaders, ont en commun un état d’esprit particulier, propice à l’innovation. C’est ce que semblent traduire les utopies de ce temps-là, véritables laboratoires pour penser un monde meilleur, qui tend vers le progrès. Les parcours exemplaires de Brunelleschi et Gutenberg nous éclairent sur l’écosystème de l’époque qui a permis leurs audacieuses inventions. Et si les philosophes humanistes de la Renaissance pouvaient nous inspirer, encore aujourd’hui, des pratiques innovantes pour nous adapter aux évolutions de notre propre monde et mieux anticiper les bouleversements de demain ? 

L’humanisme est une urgence contemporaine

La Renaissance est une époque marquée par une forte interconnexion entre différentes disciplines et notamment entre les mondes de l’art, de la technique, de la science etc. 

Le premier sujet innovant à la Renaissance est en fait l’Homme. L’Homme dans les discours bibliques est mis au monde comme un second Dieu, ce qui lui confère une liberté incroyable. Mais la liberté est un pouvoir dangereux : par sa liberté l’homme peut soit s’humaniser, soit se déshumaniser selon Pic de la Mirandole. Grâce à cette liberté, l’homme s’adapte aux évolutions du monde en se transformant lui-même comme le pense Machiavel. Pour lui, le problème ne vient pas de l’extérieur (des crises, des épidémies…) mais il nait du fait que nous n’arrivons pas à nous adapter, à nous transformer. D’où l’image du caméléon dont il fait l’éloge et qui est l’emblème de la Renaissance. Montaigne quant à lui nous dit qu’il faut « limer sa cervelle contre celle des autres pour affûter son intelligence ». L’humanité de l’homme à la Renaissance tient aussi à sa capacité à tisser des liens. Il est vu comme un « singulier universel » : singulier car chaque homme est unique et universel parce que l’homme a pour vocation de rassembler. Or cette idée d’altérité s’érode aujourd’hui. Nous sommes tiraillés entre le réductionnisme naturaliste (qui fait de l’homme un parasite dans l’ordre de la création) et l’artificialisation croissante de l’homme par le recours aux technologies émergentes qui défient l’idée même d’humanité.

Les promoteurs des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) tels qu’Elon Musk, viennent fragiliser l’idée même de ce qu’est l’Homme en le « technicisant » à outrance. En effet, les technosciences ont pour objectif déclaré de « court-circuiter les errances de la nature » (propos du designer Damien Broderick). 

Rappelons-nous les paroles toujours autant d’actualité de Faust : « voici le temps de prouver par des actions que la dignité de l’homme ne cède point à la grandeur d’un Dieu ». Il y a aujourd’hui une forme de résurgence du faustisme en Occident. 

Les technosciences ne produisent pas seulement une rupture technologique mais aussi une rupture anthropologique.  L’idée même qu’on se fait de l’Homme, de l’identité humaine perd de son évidence. Cette idée de l’Homme avait déjà été fragilisée par l’extension de droits et de caractères que l’on croyait proprement humains à la nature et à l’animal. Nous reconnaissons aujourd’hui des droits à la forêt, à la nature. Jusque dans les années 1970, l’Homme est considéré « comme maître et possesseur de la nature », il l’exploite comme il l’entend. Aujourd’hui les écosystèmes sont des sujets de droits, ce qui leur confère une personnalité juridique. C’est tout à fait louable mais cela contribue à raviver les blessures narcissiques de l’homme (décrites par Freud) : la première remonte à Copernic et Galilée avec lesquels l’homme a perdu sa dignité cosmique. La deuxième blessure est causée par la découverte de l’évolution par sélection naturelle de Darwin, et la troisième par celle de l’inconscient, qui montre que nous ne sommes pas aussi libres qu’on le pense. On pourrait rajouter une quatrième blessure liée aux technosciences qui cherchent à dépasser les frontières entre le vivant et l’artificiel, entre le déficient et l’augmenté…voire une cinquième blessure narcissique avec la question du droit des robots. L’idée de l’homme vacille et nous renvoie à cette éternelle question : qu’est-ce que l’humain ?

Karine Safa nous partage sa conviction selon laquelle « L’humanisme est une urgence contemporaine » : il faudrait que nous retrouvions l’humanisme tel qu’il a été porté par les penseurs de la Renaissance, qui voulaient faire barrage à cette tentation de mécaniser l’homme, d’en faire une créature indifférenciée, normée, calculée. L’humanisme est une expérience profonde d’altérité, mais les technosciences défient notre rapport à l’altérité, au hasard et à la mort, considérés comme des errances de la nature.

Les crises sociales et politiques comme moteur de l’utopie

Le 14ème siècle est une période sinistrée : peste noire, guerre de religion, crises économiques… Comment cette période de crise est-elle devenue le berceau de l’innovation en Europe ? 

Karine Safa émet l‘hypothèse de l’imagination, de la rêverie, de la prospective qui foisonnent dans l’esprit des hommes de cette époque : « Les hommes de la Renaissance vont traverser leurs crises par un regain d’imagination. » nous dit Karine Safa.

Cela s’illustre par une œuvre particulière et magistrale : l’« l’Utopie » de Thomas More publiée en 1517. Il s’agit d’un réquisitoire contre la déchéance morale et politique de l’Angleterre de l’époque, où la pauvreté et l’injustice règnent. À l’instar de Martin Luther King, il ose dire « faisons un rêve » : quelle serait la société idéale d’une Angleterre mieux gouvernée ? Il imagine une société à contre-courant, c’est-à-dire, égalitaire entre les hommes et les femmes, sans fractures sociales, et même sans monnaie : « L’homme d’Utopia retient la puissance que lui donne sa liberté en vue du bien commun » rapporte Karine Safa. 

À la Renaissance, l’utopie est liée au fait que l’histoire nous mène vers le progrès. Du point de vue de l’innovation, l’utopie est intéressante car elle envisage de penser en rupture. L’utopie est vue comme un laboratoire, comme un espace d’expérience pour imaginer des « contre-mondes ».

L’utopie de Thomas More a été très décriée pour son aspect totalitaire. Et pourtant More ne parle pas de programme politique. D’ailleurs il fait sa propre auto-critique à la fin de son œuvre, constatant lui-même que cette utopie, si elle se réalisait, poserait bien des questions morales et politiques.

Mais les sociétés qui ont une vigueur utopique sont des sociétés en bonne santé, pour peu que les utopies retrouvent leur vocation première de laboratoire d’expérimentation de mondes meilleurs. Soyons vigilants, nous dit Karine Safa, par rapport à notre tendance moderne à produire des dystopies, des utopies en négatif, qui mettent essentiellement en scène la barbarie technicienne ou la catastrophe écologique.

Qu’en est-il de nos utopies contemporaines ? Sont-elles fidèles à l’esprit de l’Utopia de Thomas More ?

Prenons deux exemples d’utopie : 

Le libertarianisme : c’est le moteur idéologique de la Silicon Valley fondé sur l’individualisme.  Dans « La Grève » (1957), Ayn Rand décrit une éthique de la vertu égoïste. On perd de vue le progrès humain et social. Avec elle, nous sommes très loin de la liberté conçue par More comme responsabilité collective. (Ayn Rand est une écrivaine russe qui s’insurge contre le communisme et prône un « égoïsme rationnel »). 

L’utopie numérique : dans les années 1940, le numérique devait faire tendre la société civile vers une prise de conscience politique en décentralisant l’information. Un outil démocratique, qui est aujourd’hui mis à mal, bien que le numérique soit un réservoir d’opportunités extraordinaires par ailleurs. Dans une logique commerciale par exemple nous constatons, hélas, que les fake news sont rentables. Le numérique peut vite devenir dystopique. Une utopie quelle qu’elle soit n’est pas forcément positive, elle peut devenir restrictive.

Ce retour dans le temps nous montre que nous nous éloignons du sens premier de l’utopie consacré par Thomas More, et nous pousse donc à faire davantage appel à notre imagination positive. Mais il y a encore d’autres leçons que nous pourrions tirer des hommes inventeurs et pédagogues de la Renaissance.

Les pédagogues de la Renaissance

Les pédagogues de la Renaissance vont révolutionner l’apprentissage car ils avaient une véritable volonté de décloisonnement disciplinaire. Pour Rabelais, l’enseignement se doit d’être diversifié. La pluridisciplinarité se vit de façon très pratique : des mathématiciens, orfèvres et sculpteurs se retrouvent dans des œuvres communes ce qui stimule l’esprit d’innovation. Prenons deux figures majeures comme exemple : Gutenberg et Brunesleschi

  • Gutenberg était polisseur de pierres précieuses, ce qui l’aurait mis sur la voie de son invention. En effet, avec le polissage de pierres on rentre dans une logique industrielle pour produire en masse des objets divers. Gutenberg, de par sa formation initiale, se présente comme un mécanicien, comme un multiplicateur. C’est un ingénieur épris de rendement. 
  • Brunelleschi était quant à lui orfèvre de métier (et non architecte). Comme pour Gutenberg, on peut se demander dans quelle mesure il n’a pas raisonné en orfèvre face à un problème d’architecture (construire la coupole de la cathédrale Sana Maria dei Fiori sur une surface gigantesque). En tout cas, il est certain que les idées philosophiques de son temps ont influencé ses découvertes. À la Renaissance, il y a cette conviction d’une harmonie profonde de l’univers. Tout est lié. À l’image de cette philosophie, Brunelleschi a construit un dôme où tout se tient, comme un mini univers.

Ces innovations viennent finalement d’une capacité à déplacer son regard, à croiser les disciplines mais aussi à prendre des risques et à rompre avec le dogme ambiant.

Conclusion 

Nous retrouvons à la Renaissance tous les germes de notre modernité, y compris l’homme augmenté, la volonté d’un « homme parfait ». Mais la Renaissance ne perd pas de vue le sens de ses « innovations » même si ce terme est anachronique. En effet, l’innovation a un sens technico-économique alors que le progrès des hommes de la renaissance avait un sens éthique, qui se veut au service de l’homme.

Quelle est aujourd’hui la volonté des hommes d’innovation de changer le monde, et quel sens lui donnent-ils autre que la recherche des intérêts privés ?

Pour retrouver l’humanisme des penseurs de la Renaissance ne faut-il pas repenser notre rapport à la nature et au monde, retrouver l’homme dans son altérité ?

Ces réflexions sur l’humanisme et l’utopie dévoilent que les moments de crise nous donnent l’occasion de nous réinventer, de mieux diagnostiquer nos dysfonctionnements. La crise est ce qu’il faut expliquer et non ce qui explique notre situation, elle appelle à un dénouement et doit nous pousser à agir.

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