Le Cigref a eu le plaisir de recevoir André Comte-Sponville dans le cadre de son Cercle Philosophie du numérique, dans une intervention sur la thématique suivante : « Sens du travail, bonheur et motivation : pour une philosophie du management », suivie d’un débat sur les changements potentiellement induits par le numérique.

André Comte Sponville est accueilli par Bernard Duverneuil, Président du Cigref, qui l’interroge sur la façon de conduire l’entreprise, le regard d’un philosophe sur l’évolution de notre monde. #DinerPhilo

Quel métier difficile que celui de manager !

Philosophe rationaliste, matérialiste et humaniste, André Comte Sponville est l’un des philosophes français les plus lus et les plus traduits dans le monde entier. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Le capitalisme est-il moral ? (2004, rééd. 2009) ou encore le Petit traité des grandes vertus (1995).

Quel métier difficile que celui de manager ! nous dit André Comte Sponville. Oui, car son métier consiste à faire travailler les autres. Dans un contexte où la crise de sens se manifeste à tous les étages de la vie sociale, économique et politique, comment les managers peuvent-ils repenser leur mission, et motiver leurs collaborateurs ? En d’autres termes, il s’agit de se (re)poser la question usuelle, mais non moins fondamentale: « en quoi le travail a-t-il du sens » ?

Le travail : une fin en soi ?

Le travail n’est pas une fin en soi, nous rappelle André Comte Sponville. Il n’est qu’un moyen, et surtout, il est une contrainte : son étymologie latine (« tripalium », désignant un instrument de torture) l’illustre bien. « Travailler, on préférerait pas , nous dit André Comte Sponville : la plupart de vos collaborateurs préféreraient être rentiers ! » Les individus ne cherchent pas le travail, mais le bonheur et l’accomplissement. Et les organisations (privées ou publiques) cherchent, quant à elles, le profit et/ou l’efficacité. L’équation est donc compliquée : personne ne cherche le travail pour le travail. Comment dès lors donner un sens au travail ?

André Comte Sponville insiste sur le problème de la motivation, qui est le fer de lance du manager qui souhaite garder les meilleurs collaborateurs. Qu’est-ce qui fait courir les salariés ? demande le philosophe. Serait-ce la morale, ou l’argent… ? Le travail n’a pas de valeur morale en soi, car il se paie, il est une valeur marchande. Or, la morale est désintéressée. Et l’argent, qui répond surtout à un besoin, ne suffit pas à donner ce supplément d’âme qu’est la motivation.

Selon André Comte Sponville, la motivation devrait se penser au travers de la notion de « désir », à l’instar d’Aristote, qui a dit : “Le désir est l’unique force motrice“, ou encore de Spinoza, pour qui “le désir est l’essence même des êtres humains.” C’est pourquoi, d’après André Comte Sponville, il est essentiel de comprendre que « tout manager est un professionnel du désir de l’autre ». Mais qu’est-ce que cela signifie ?

Il est bien plus commun d’entendre les managers dire qu’ils s’occupent du désir de leurs clients. Mais ce serait une faute grave de ne considérer que cet aspect, car « la seule façon d’avoir et de garder les meilleurs clients est d’abord d’avoir et de garder les meilleurs salariés : la réciproque n’est pas vraie ! » nous dit le philosophe. S’occuper du désir du client renvoie au marketing, et s’occuper du désir des salariés renvoie au management. La mission du manager est donc de créer des conditions de travail telles que les collaborateurs se sentent mieux ici plutôt qu’ailleurs. Il doit pour cela comprendre ce que l’on entend par « désir ».

Le désir est d’abord un manque. Platon pose l’équation suivante dans Le Banquet : l’amour est désir, et le désir est manque : « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour ».  Ainsi, on ne désire pas ce qu’on a déjà, on ne désire que ce qu’on n’a pas (y compris la continuité à venir de ce qu’on a déjà).

“le travail ne motive pas les collaborateurs”

André Comte Sponville, cercle philosophie du numérique – Cigref

Donc le travail ne motive pas les collaborateurs, pour la simple raison qu’ils ne manquent pas de travail. Ils en ont un : comment pourraient-ils le désirer ou l’aimer (puisque le désir est manque et que l’amour est désir) ? Nous sommes face à une équation insoluble. Schopenhauer dira d’ailleurs sur ce sujet que la vie oscille entre la souffrance (due à nos manques) et l’ennui (une fois le manque comblé).  

Le manager : un professionnel du désir de l’autre

Mais il y a de l’espoir avec Spinoza : selon lui, le désir n’est pas manque, il est plutôt « puissance », laquelle, par opposition à la frustration, permet de se réjouir et de s’accomplir. Le désir comme puissance est cette capacité à jouir de ce qu’on a ou de ce qu’on fait. En renversant la logique platonicienne du désir, on peut donc aboutir à une conclusion moins fataliste pour le manager : en considérant qu’il est un « professionnel du désir de l’autre », le manager devra créer les conditions de réjouissance au travail (dans un juste équilibre effort – plaisir), pour motiver et garder ses salariés.

Pour conclure, le manager pourra garder cette équation en tête : les collaborateurs vont travailler toujours par manque (d’argent notamment), mais ce manque peut se transformer soit en ennui (Schopenhauer), soit en puissance de se réjouir (Spinoza). Il est donc du devoir du manager de faire en sorte que ses collaborateurs se réjouissent de faire ce métier-là, dans cette entreprise-là. Le management est réussi quand les salariés, qui ne travaillent pas pour le plaisir, prennent plaisir à leur travail. André Comte-Sponville fournit ici quelques exemples de cette réjouissance qui fera qu’un collaborateur restera dans une entreprise plutôt qu’une autre :

  • de meilleures conditions de travail,
  • davantage de convivialité,
  • davantage de respect et de reconnaissance de la part du management,
  • avoir le sentiment de progresser soi-même, de s’épanouir,
  • avoir le sentiment d’une plus grande utilité sociale,
  • participer à une aventure collective, appartenir à une communauté,
  • être en harmonie avec ses valeurs morales.