Un CES 2023 lucide : post crise COVID, post euphorie monétaire et boursière

9 février 2023 | ACTUALITÉS

Un mois après le CES 2023, nous vous proposons une plongée récapitulative de cet événement incontournable du monde de la tech. Découvrez sans plus attendre l’article corédigé avec Jean-Pierre Corniou, ancien président du Cigref et DSI de Renault, qui offre une analyse inédite du CES2023.

La tonalité générale du CES, qui a fermé ses portes le 8 janvier 2023, est marquée par le retour des crises. Alors qu’il devait brillamment célébrer la reprise de la croissance des industries technologiques, ce CES a été imprégné de gravité et de modération. C’est un CES où l’industrie a dû faire preuve de retenue par rapport aux déclarations ambitieuses auxquelles on a pu assister au cours de la plupart des millésimes antérieurs, jusqu’en janvier 2020, sur « la technologie qui va changer le monde », « la technologie qui fait le bien », les « performances époustouflantes »… Mais les difficultés des grandes entreprises de la technologie, obligées de réduire leurs effectifs et leurs ambitions, le retour de l’inflation et la raréfaction de l’argent quasi-gratuit, et les obstacles nouveaux comme la cybercriminalité, conduisent à plus de lucidité. 

La conscience que la technologie ne pourra résoudre tous les problèmes sans effort des humains, qui la comprennent et l’acclimatent, a clairement progressé. Chacun a pu rappeler que son usage implique expertise, discernement et responsabilité pour obtenir des résultats. C’est le sens de la déclaration du président du CES, Gary Shapiro, sur le lancement en partenariat avec l’ONU d’un nouvel « Award », « Human Security for All », destiné à récompenser les technologies qui protègent et développent les droits humains, au sens large.

Une décennie de consolidation et de rebond vers 2030

Toutes les déclarations publiques, keynotes et conférences de presse, ont décliné les variations du terme « sustainability », désormais traduit en français par « soutenabilité ». La décennie sera donc soutenable et électrique, tirée par les objectifs climatiques : en 2030, il faudra obtenir -55% de réduction des émissions de CO2, une étape clé pour atteindre le « Net Zero » en 2050. L’objectif est ambitieux, mais la prise de conscience est bien installée et les initiatives multiples. Il ne s’agit pas seulement de réduire l’utilisation d’énergies carbonées, mais aussi de transformer les comportements et les consciences dans tous les domaines. Ainsi une place importante a été accordée lors de ce CES au traitement de l’eau potable, à la gestion des réseaux de distribution d’eau, à la qualité de l’air, à l’optimisation de la température des bâtiments. La collecte des déchets et leur recyclage doivent  désormais être intégrés dans le plan de conception des produits.

C’est aussi une décennie qui sera confrontée à la rareté de la main-d’œuvre qualifiée, dont les besoins se font sentir dans tous les secteurs. Puisque chaque activité est désormais pénétrée par l’usage des technologies, il faut des personnes formées pour prendre en charge cette mutation, la concevoir, la déployer, la maintenir. L’économie numérique englobe une pluralité de métiers qui doivent intégrer des compétences en électronique, en télécommunications et en logiciels. Aux métiers du secteur de l’informatique et des télécommunications, s’ajoutent les métiers classiques du bâtiment et de la mécanique, les métiers de la logistique ou de la santé, les métiers du commerce, de l’enseignement, de la communication, et toutes les activités de conception et de design qui inventent, conçoivent et délivrent des solutions où la démarche de projet et la conception de logiciel sont devenus les compétences clefs.

Automatisation, robotisation, développement des logiciels sont ainsi des réponses aux défis de la soutenabilité, de la durabilité, de l’efficience opérationnelle. La société numérique n’est pas une société dans laquelle les outils et langages du numérique ont été ajoutés en conservant à l’identique les produits et processus antérieurs, comme ce fut le cas pour la phase d’informatisation. C’est une  société où la capture et le traitement de l’information modifient les processus métiers et la nature même des produits. La présentation de John Deere est éloquente car l’agriculture, confrontée à des défis de productivité sous forte contrainte environnementale, ne peut y faire face que par l’utilisation d’outils nouveaux, autonomes et robotisés,  qui viennent enrichir l’expérience par la preuve mesurable.

Décentralisation de la propriété des données

Ce CES marque une étape dans l’histoire du web. À chaque grande phase d’évolution, l’élargissement des possibilités a généré le développement d’usages nouveaux et fait naître de nouvelles attentes. Face aux limites du Web 2, les travaux sur le Web 3.0 mettent aujourd’hui en exergue  la nécessité de reconquérir la confiance, la maîtrise de la propriété des données, et la sécurité des transactions. Ces thèmes ne sont pas nouveaux, mais ils revêtent aujourd’hui une acuité particulière car la  confiance s’est dégradée. Les discussions avec les start-ups, comme les conférences, ont mis en évidence l’émergence du besoin d’une relation équilibrée entre le client et le fournisseur. Le Web 3 permet de réinventer la relation de la presse avec son écosystème et celle des grandes marques avec leurs clients en renforçant la crédibilité de la proposition de valeur. Éthique, soutenabilité, diversité ne peuvent plus être de simples slogans mais doivent être démontrés par des actes. Ainsi, Starbucks s’engage à financer la mise à disposition d’installations de production d’eau potable, avec la start-up Source, pour les communautés de paysans qui produisent son café.

Les GAFA sont à l’origine de l’invention d’un produit  : l’expérience, qu’ils ont parfaitement appris à monétiser avec le Web 2. Aujourd’hui, on peut penser à une relation réciproque, dans laquelle le client est « récompensé » ; il s’agit de concevoir la loyauté de l’entreprise vis-à-vis de son client et pas uniquement dans le sens inverse, loyauté du client vis-à-vis de l’entreprise. 

Électromobilité et autonomie

Le CES s’est imposé comme le premier salon de l’année en matière d’innovation de mobilité au point d’obliger le statutaire Detroit Motor Show à se déplacer de janvier à juin. La grande halle du nouveau Las Vegas Convention Center permet de déployer tous les outils de la mobilité et de mettre en valeur les innovations les plus spectaculaires comme les engins agricoles de John Deere précité, ou sa pelle mécanique électrifiée. Aussi, tous les acteurs de la mobilité sont présents, constructeurs automobiles éprouvés comme BMW, Mercedes, Stellantis, GM, et nouveaux venus, comme Honda et Sony, qui lancent une nouvelle marque, Afeela, ou le constructeur vietnamien VinFast. On trouve aussi des équipementiers dont les français Plastic Omnium, qui mise sur sa maîtrise des réservoirs pour hydrogène pour présenter une solution complète avec une pile à combustibles, et Valeo, qui insiste sur ses 6000 ingénieurs dédiés au software. On peut en outre voir des constructeurs de navettes qui apparaissent comme l’option la plus probable de déploiement de solutions autonomes pour le transport de passagers. Les difficultés du pionnier français Navya laissent toutefois penser que la demande solvable est encore loin de répondre positivement aux offres du marché, encore trop partielles pour être exploitées commercialement.

Bateaux électriques, grands navires porte-conteneurs à hydrogène, motos, tondeuses et déneigeuses électriques, drones de transport, engins de travaux publics comme petits robots de manutention et de transport, tous ces engins, dont de nombreuses propositions chinoises ou coréennes, montrent que le marché de la mobilité électrique est foisonnant et répond à une multitude de cas d’usage. 

L’autonomie de ces véhicules est toujours une cible, mais l’ambition des constructeurs se limite à des parcours simples et prédictibles dans un environnement stable et maîtrisé, loin de «l’autonomie tous usages» annoncée trop précocement dans le sillage de la Google Car en 2012. En pratique, ces travaux servent à expérimenter et enrichir les automatismes dont sont progressivement équipés tous les nouveaux véhicules au niveau 2 de délégation de conduite, et, prochainement, au niveau 3 comme le démontre Mercedes.

Le CES est à la fois fascinant, ludique et grave. Beaucoup d’échecs sont à prévoir parmi ce que nous avons observé, à l’instar du sort de nombreux produits présentés par le passé comme la TV 3D, l’imprimante 3D, les drones personnels. Ces produits n’ont pas fonctionné, ou en tous cas ne se sont pas trouvés employés comme cela était anticipé. De plus, les innovations connaissent un facteur limitant : le droit. À chaque poussée technologique correspond en effet une poussée réglementaire. Ainsi les drones auxquels on promettait un brillant avenir sur le marché domestique se sont trouvés cantonnés dans la sphère professionnelle, où le contrôle peut être exercé.

Est-ce que nous voyons le futur au CES ?

C’est la question rituelle posée à tous ceux qui reviennent du CES. Le futur n’existe pas. Il suffit pour s’en convaincre de faire la liste des prédictions technologiques qui ne se sont jamais confirmées. Quel futur ? Est-ce celui qui sera ou celui que nous voulons, ou mieux celui que nous ne pouvons éviter ? « Can we shape the future ?» Dans quel ordre le processus fonctionne-t-il ? Est- ce que l’on répond à un besoin par de la technologie, ou bien est ce que l’on commence par innover avant de chercher à appliquer l’innovation à un cas concret ? 

Le CES permet de s‘interroger avec humilité sur ce processus complexe qu’est l’innovation. On y voit d’ailleurs une fresque très éloquente qui montre toutes les innovations présentées au CES depuis 1962, leur émergence, leur disparition, les fausses bonnes idées sans lendemain ou les révolutions puissantes, comme celle du smartphone. 

Certains exposants poussent l’idée que ce sont les clients qui vont apporter les cas d’usage, plutôt que l’inverse. En effet, la technologie constitue un écosystème puissant, du capteur aux écrans haute résolution, à la disposition des innovateurs comme des utilisateurs. C’est la rencontre féconde entre des besoins latents ou réels et le « potentiel de situation » technique qui fera le succès d’une innovation, qui devra être à la fois utile, agréable et désormais « soutenable ». C’est un processus aléatoire et passionnant au sein duquel le CES permet de s’immerger.

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