Le CIGREF invite Michel Serres pour parler « Philosophie du Numérique »

Michel Serres, invité du cycle de conférences CIGREF « Philosophie du Numérique »

Le CIGREF a ouvert un cycle de conférence sur la Philosophie du Numérique afin d’aborder les grandes questions philosophiques que fait surgir la révolution numérique. Après une première rencontre avec le philosophe Alexandre Lacroix, qui nous avait projetés « de la troisième révolution du signe à l’humanité dans… 5000 ans », le CIGREF a invité Michel Serres.

Bernard Duverneuil, Président du CIGREF, accueille le philosophe, historien des sciences, membre de l’Académie française. Il rappelle la démarche du CIGREF : « en apportant des éléments de langage et de compréhension différents du quotidien des entreprises, et en étant naturellement tournée vers l’interrogation, la philosophie constitue une mise à distance « éclairante », qui permet de mieux anticiper et guider les choix stratégiques des décideurs dans des périodes de grandes mutations ». Les échanges sont orchestrés par Martin Legros, Rédacteur en chef de Philosophie Magazine.

 

Le regard d’historien de Michel Serres sur le numérique

C’est avec son regard d’historien que Michel Serres a tout d’abord ouvert le champ de la réflexion : l’histoire factuelle, antique et mythologique. Après cette mise en perspective historique, son apport philosophique s’est traduit par l’analyse, toujours pleine de nuances, de concepts tels que l’information, le réseau, l’identité, ou encore l’objectivité de nos facultés, et qui nous permet de mieux comprendre ce que sous-tend l’ère numérique.

L’ère numérique s’inscrit dans les trois révolutions du « signe », révolutions qui ont changé la manière dont nous échangeons de l’information et dont nous communiquons. La révolution du numérique trouve sa spécificité dans « l’objectivation de nos facultés » : à l’aide de techniques, l’homme externalise des fonctions de son corps et/ou de son cerveau. Par exemple, avec Platon nous avons pu observer que la révolution de l’écriture a fait naître des débats autour de la préservation de la mémoire et de la transmission orale ; l’écriture est considérée comme notre mémoire objectivée.

Avec les moteurs de recherche et internet, ce sont nos connaissances, notre orientation, nos capacités de calcul et d’analyse, qui sont ainsi objectivées : toute l’information est à portée de main apportant des réponses ou des solutions en très peu de temps, sur n’importe quel sujet.

La capacité à capitaliser en connaissance ces informations disponibles, reste néanmoins toujours une compétence proprement humaine. Michel Serres en a fait l’observation à travers son activité d’enseignant. Il évoque son rôle auprès de ses étudiants : « Mon rôle a changé. Il faut que je transforme leur savoir en connaissance, ce qui est beaucoup plus raffiné. Par exemple, si nous voulons étudier la mécanique quantique, nous avons certes toute l’information sur Wikipédia, mais nous ne comprendrons pas grand-chose au final. Nous avons les informations mais pas la connaissance ».

L’expertise reliée au savoir n’est plus un avantage, précise-t-il : dans le cadre professionnel par exemple, l’information n’est plus un enjeu de pouvoir, car elle est davantage distribuée. Ce sont bien la compétence et la connaissance qui priment. C’est ce que Michel Serres appelle « l’inversion de la présomption de compétence », pour signifier le renversement de la notion d’expertise liée au pouvoir : « Aujourd’hui on a réussi à rendre inutiles les intermédiaires. Avec le numérique il y a bascule entre le schéma d’organisation global, et le schéma en réseau, ce qui change les relations de pouvoir ».

Jusqu’où le numérique permet-il d’objectiver nos facultés ?

Le numérique a tendance à objectiver de plus en plus les fonctions cognitives de l’homme, notamment avec l’intelligence artificielle (IA). On y voit la volonté d’objectiver l’apprentissage, l’analyse, voire le raisonnement, même si aujourd’hui nous en sommes encore loin.

Mais, selon Michel Serres, cela ne devrait pas poser d’inquiétudes. C’est le propre de l’homme que de chercher à s’objectiver. En effet, en s’objectivant, il s’améliore, il se complète, il se dote de nouvelles capacités. Aujourd’hui, on pourrait dire que ce qui restera proprement humain après avoir tout objectivé, ce sera sa capacité à créer, son génie… Quoique certaines intelligences artificielles savent déjà reproduire les activités créatrices de l’homme. Elles ont réussi par exemple des copies de peintures de Rembrandt, composé des symphonies, ou écrit des scenarios de films (certes un peu surréalistes). Mais ce faisant, l’intelligence artificielle ingère des données qui viennent de ce que l’homme a déjà créé. On ne pourrait donc pas raisonnablement comparer ces créations au génie créateur de l’homme qui se définit par sa spontanéité et son originalité.

Retour aux sources philosophiques et mathématiques de notre langage informatique

Michel Serre a ensuite exploré pour le CIGREF, les origines du code avec les prémisses du langage binaire propre à l’informatique. Il évoque Leibniz, son « explication de l’arithmétique binaire ». Il le qualifie de « grand algoritmicien » : « Leibniz a inventé le concept de calcul infinitésimal, la mécanique, et surtout l’algorithmique avec le calcul binaire. Il est l’anticipateur de notre temps. Il parle le premier de « codage » à partir des mathématiques ».

Selon Michel Serres, Leibniz est bien un précurseur de notre temps en ayant eu l’idée d’inventer un langage universel à partir du calcul binaire qui est à la base de notre informatique. Dans la programmation, il y a un niveau d’abstraction qui relève presque de la métaphysique leibnizienne décrite par le concept de « monade ». Il pense le monde comme un réseau de communication qui, pour être efficace, doit s’effectuer par le biais d’un tiers. Avec Leibniz ce tiers, c’est Dieu. Aujourd’hui, c’est Internet qui assure cette fonction. La réflexion que porte Leibniz sur les monades constitue bien une théorie de la communication moderne : « une communication directe entre une infinité de monades aboutirait nécessairement à une infinité de relations possibles ; si chaque monade est reliée à Dieu, qui transmet la même information à toutes, le nombre de relations à établir est nettement moindre. On est dans une logique d’efficacité, de calcul de l’optimum », avait confié Michel Serres dans une interview à Philosophie Magazine.

La monade constitue un jeu de miroir entre l’unité du Tout et le microcosme de chacun (ou l’Un) : le réseau, tel que nous le connaissons aujourd’hui, représente bien cette métaphysique avec l’idée qu’il y a un Tout (un réseau distribué) qui n’est possible que grâce au microcosme de chacun, c’est-à-dire à la participation de chacun à la formation de ce Tout.

Quelles perspectives pour la révolution du numérique ?

Trouver des solutions durables…

Si aujourd’hui l’information n’est plus un enjeu de pouvoir, puisqu’elle est distribuée et partagée, elle reste un élément précieux, dont la valeur universelle est nécessaire à l’intérêt commun. Michel Serres confie que la révolution industrielle a été un véritable gâchis au sens où il nous manquait l’information (sur les ressources disponibles, les besoins réels de la société, les conséquences des nombreux déchets industriels sur notre planète etc.).

Aujourd’hui, puisque nous avons l’information à disposition, nous nous devons de trouver des solutions durables. C’est certainement une des leçons primordiales à retenir des propos échangés avec Michel Serres.

Petite Poucette, pionnière de l’identité numérique !

Le numérique est une révolution globale qui va du social au politique. Si elle agit en ce sens comme les deux révolutions précédentes, celle de l’écriture et celle de l’imprimerie, le numérique a des attributs particuliers : la rapidité, le traitement des informations et la nature même des supports. Dans ce contexte Michel Serres pense que l’appartenance est une notion qui s’érode pour mieux laisser s’exprimer la notion d’identité.

Les individus ont pendant très longtemps cherché à se définir par leurs appartenances (sociales, familiales, culturelles, etc.), mais cela ne fait pas l’identité d’une personne. Le philosophe insiste sur la distinction entre ces deux termes qui génèrent tant d’incompréhension : « Le racisme c’est confondre l’identité et l’appartenance […] Il faudrait mieux voir l’identité comme la destruction des appartenances ». Il faudrait se détacher de ce terreau d’appartenances, s’ouvrir au monde pour laisser l’identité s’épanouir. Notre vie dans le numérique étant par définition ouverte sur le monde, est reliée, comme des monades, à un Tout qui nous dépasse. Mais nous faisons partie de ce Tout ce qui participe, de façon inédite, à cette fabrique de l’identité. Ainsi, la « Petite Poucette » de Michel Serres est-elle peut-être la première génération à incarner l’identité !