Du transhumanisme au posthumanisme : fantasmes et imaginaires technologiques avec Jean-Michel Besnier

19 février 2021 | ACTUALITÉS

Dans le cadre de son cycle de conférence « Philosophie et Numérique », les membres du Cigref ont invité Jean-Michel Besnier, Philosophe, Professeur émérite à l’Université Paris Sorbonne, spécialiste des nouvelles technologies et des questions éthiques, à s’exprimer autour du thème « du transhumanisme au post-humanisme : fantasmes et imaginaires technologiques ».

Jean-Michel est auteur de nombreux ouvrages, dont Demain les post-humains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?, (2010), ou encore L’Homme simplifié. Le syndrome de la touche étoile, (2012)

Jean-Michel Besnier pose les fondements conceptuels et sémiotiques pour mieux comprendre les enjeux et questions que portent le transhumanisme et le post-humanisme, deux courants distincts qui animent de nombreux fantasmes et imaginaires, et qui orientent dès aujourd’hui les choix technologiques de demain.

« Soyez assuré, je ne suis ni technophobe, ni techno-progressiste, mais je prends suffisamment au sérieux les fantasmes qui accompagnent les innovations technologiques pour vouloir discuter les imaginaires que ces technologies véhiculent et qui risquent de nous transformer dans un sens éthiquement discutable. »

Signe contre signal : langage humain et langage machine   

Interroger les enjeux que soulèvent les technologies et le monde numérique relève en soi d’une démarche critique, qui permet de ne pas se laisser aveugler par la performance des technologies numériques. Ce cycle de conférence est, selon Jean-Michel Besnier, la preuve que les membres du Cigref sont plutôt soucieux de pondérer ces technologies par du langage, par de la distanciation et par une mise en perspective culturelle.

Jean-Michel Besnier reprend l’idée qu’il défend dans son livre « L’homme simplifié. Le syndrome de la touche étoile » et selon laquelle « plus nous développons des machines, plus nous sommes contraints de nous comporter nous-mêmes comme des machines ». Par exemple, nos comportements de communication via les machines sont calqués selon les formats de communication qu’impose la machine. Et cela nous enjoint à une forme de binarisme.

Ce livre est une défense de la nuance, des ambiguïtés, qui nous font être proprement humain : « Nous sommes humains parce que nous sommes capables de nuances et parce que nous résistons à l’unilatéralité dont les machines sont dotées » (puisque leur rôle est d’enlever toutes ambiguïtés)

Jean-Michel Besnier dénonce la tentation de s’en remettre aux simplifications dictées par les systèmes de signaux des machines. Car l’on confond trop souvent signes et signaux. Le signe correspond au fait d’émettre des messages et il attend une réponse du même ordre.  Le signal est aussi un message, mais il n’attend pas une réponse par l’émission d’autres signaux mais par des comportements : par exemple, on ne dialogue pas avec un feu rouge (qui un signal et non un signe), mais on agit, on réagit vis-à-vis de ce signal. 

Les signes et les signaux sont donc singulièrement différents, or les machines sont principalement des machines à traiter du signal. Dans certains cas, comme avec les agents conversationnels, on pourrait croire que la machine est dans le signe, le dialogue, alors qu’elle est en fait dans la reconnaissance de signaux.

Jean-Michel Besnier défend donc la cause du langage, dans sa dimension polysémique et littéraire, car le langage des machines est proche de la novlangue orwellienne, laquelle dépouille les mots de leurs nuances, de leur polysémie. Il y a un danger à céder à ce fantasme endossé notamment par Kevin Warwick, spécialiste des interfaces cerveau-machine, qui est aussi connu comme étant le premier cyborg au monde et pour lequel le langage est un fardeau dont l’humanité devrait se départir.

Prométhée et Hermès : l’équilibre entre la technique et le langage

Selon Jean-Michel Besnier, il est urgent de maintenir unies deux grandes figures mythologiques, dont nous sommes les héritiers, et que Platon à mis en scène dans le Protagoras.

Le mythe de Prométhée est souvent raconté de manière incomplète. Prométhée a volé le feu aux dieux ce qui a permis aux humains d’accéder à un processus d’hominisation, à travers la technique et la culture.  Mais Platon dit aussi que Zeus savait que si les hommes n’avaient que la technique en leur possession, ils créeraient des sociétés dans lesquelles les rivalités, les conflits seraient constants. Cela les conduirait à l’hybris, la démesure. Comme Zeus ne veut pas la perte de l’humain, il a fait appel à une deuxième figure : Hermès, le dieu du langage, du message, de la pacification et de la politique. C’est cela qui fait contrepoids : la science du langage et de l’organisation politique.

Ce mythe est profondément actuel. Nous devons continuer de préserver l’équilibre entre les outils et la parole, le langage.  L’être humain possède une fonction « symbolique » qui le distingue, et des animaux, et des machines.  Cette fonction symbolique repose sur trois points :

  • Le langage, qui nous permet de prendre des distances avec l’immédiateté et de nous représenter les choses, il nous permet de mettre en perspective notre environnement ;
  • L’intelligence humaine. Nous avons une intelligence qui consiste à rompre avec les automatismes. C’est cette faculté qui permet aux enfants de rompre avec les automatismes de l’instinct, à travers l’éducation ;
  • La gratuité : nous sommes capables de jeu, de poésie, de choses qui ne servent « à rien » a priori mais qui sont importantes. Si la culture numérique se développait dans la démesure que dénonce Platon, alors elle attenterait au langage et ne ferait plus de l’intelligence que la faculté à résoudre des problèmes à travers des machines. Nous serions contraints par un utilitarisme qui nous enlèverait cette dimension de gratuité.

En outre, cette fonction symbolique est capitale si nous voulons conserver la spécificité de l’humanité.

Post-humanisme et post-humain, nuance !

C’est au travers du philosophe allemand Peter Sloterdijk que Jean-Michel Besnier analyse lepost-humanisme. Sloterdijk parle de post-humanisme à partir d’une définition de l’humanisme : l’humanisme occidental a d’abord été le culte porté aux livres par une élite. Il est né de l’écrit et d’une communication de l’écriture entre des personnes qui ont des valeurs communes. Sloterdijk se demande si dans notre société les livres ont toujours la même importance, la même valeur ? Il concède qu’à notre époque, l’écrit a perdu de son aura parce qu’il a été supplanté par le numérique. Ainsi l’humanisme ne repose plus sur l’écrit mais sur le numérique.  Sloterdijk parle alors d’un « humanisme post-épistolaire », qui correspond à ce qu’il appelle un « post-humanisme » : le post-humanisme est selon lui la recherche d’un système de valeur (une axiologie) susceptible d’être conforme avec les instruments technologiques qui sont les nôtres, dans notre société.

Mais aujourd’hui, lorsque l’on parle de post-humains, la définition diffère. Les plus radicaux défenseurs des « post-humains » disent que chacune de nos innovations technologiques constituent comme un « variant » qui s’introduit dans l’évolution qui est la nôtre.  Ainsi, les technologies sont des technologies de la reproduction. Ces reproductions vont occasionner des bugs, des détournements d’usage. Nous sommes en train d’élaborer des mutations qui préludent peut-être à l’apparition de nouvelles espèces. Le post-humain résulterait de ce tâtonnement néo-darwinien, à partir d’éléments qui nous échappent.

Ainsi, gardons à l’esprit la distinction entre le post-humanisme, qui est un humanisme de substitution à l’humanisme traditionnel, et le post-humain qui est cet être imprévisible, qui serait le résultat de mutations aléatoires, et qui pourrait prendre un jour notre place.

Rencontre avec le transhumanisme

La découverte du courant transhumaniste par Jean-Michel Besnier s’est faite au travers du « techno-progressisme », c’est-à-dire d’une vision qui considère que seul le progrès technologique est apte à satisfaire tous nos besoins. Cette première forme de transhumanisme n’est pas si impressionnante. Elle est finalement le résultat de l’idéologie du siècle des lumières, de Condorcet, pour qui la science et la technique rendraient les hommes plus heureux.  Dans son livre « Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain » (1795), Condorcet n’hésite pas à dire que grâce aux sciences et aux techniques l’homme peut imaginer supprimer la mort.

Mais il y a des formes radicales de transhumanisme, qui correspondent plutôt à une forme « d’hyper-humanisme », et qui pensent la technologie en termes de rupture. C’est le sens même de la notion de « singularité » à laquelle les transhumanistes les plus radicaux aspirent.  Ce n’est pas dans le progrès que nous devons croire, mais dans la rupture.

Ce sont ces transhumanismes qui intriguent car ils ont une force de frappe importante, et nous les connaissons mal. Nous leur prêtons des ambitions qui ne sont pas les leurs.

L’origine du mot « transhumanisme » trouve ses sources sous la plume de deux précurseurs :

  • Jean Coutrot, en 1937, ingénieur qui a développé l’idée d’un transhumanisme dans l’objectif de « booster » les sciences et technologies au profit d‘une société plus juste et égalitaire.
  • Julian Huxley en 1957, Président de l’UNESCO, et biologiste favorable à l’eugénisme qui se situe dans une logique d’amélioration de l’homme grâce aux sciences et aux techniques. 
Généalogie du transhumanisme

Mais quelle est la généalogie du transhumanisme ? Ce n’est pas une philosophie, car il n’y a pas la rigueur conceptuelle que l’on trouve dans les grands systèmes philosophiques. Ce n’est pas non plus une idéologie, car l’idéologie est toujours prosélyte et s’assortit de propagande. Ce n’est pas le cas des mouvements transhumanistes. Selon Jean-Michel Besnier, le transhumanisme est plutôt une attitude, une dynamique qui se développe autour de technopôles (MIT, Silicon Valley…)

Les transhumanistes ont tous en commun d’avoir été attentifs à la contreculture américaine.  Les mouvements qui militent en faveur des sciences et techniques pour les mettre au service de la réalisation de l’humain avaient un projet d’émancipation et de communication. Ce projet était incarné par le mouvement hippie, dès la fin des années 1960. Les adeptes de ce mouvement qui luttaient contre la guerre et contre la bombe atomique, ont découvert l’informatique comme un moyen d’aller à l’encontre d’un gouvernement centralisé grâce à sa communication transversale entre des individus partageant les mêmes valeurs et les mêmes idéaux.

Il y avait dans l’informatique une forme de renaissance spirituelle et de promesse d’émancipation. Timothy Leary, Fred Turner et Stewart Brand véhiculent ces idées-là. Les transhumanistes ont retenu ces idéaux d’émancipation de la société grâce à la technologie.  Mais ces idéaux sont aussi le revers d’une vision du monde très négative.  Certains transhumanistes disent que l’humanité est un échec et a fait son temps.   

Parmi les transhumanistes les plus instruits, certains ont connaissance de la gnose. Dans les premiers siècles de la chrétienté, des mouvements hérétiques se sont développés avec ce qu’on appelle les « gnostiques » : ils ont élaboré des systèmes de pensée pour expliquer que la « connaissance » nous donne des instruments permettant d’atteindre le « vrai monde » qui se trouve au-delà de nos contraintes matérielles (le corps, la physique…). Les transhumanistes poursuivent finalement des aspirations religieuses et métaphasiques. Ils ont tous été traversé par des épisodes gnostiques et certains se les réattribuent pour préparer l’arrivée d’un « nouveau monde ».

En outre, il y a deux tendances dans le transhumanisme :

  • Une tendance faible : représentée par des personnalités comme James Hughes, Istvan Zoltan ou Marc Roux. Selon eux, la technoscience devrait nous éviter les affres de la vieillisse, et nous orienter vers une plus grande égalité entre les humains. Anders Sanders quant à lui milite pour la liberté morphologique : chacun devrait être libre de transformer son corps grâce aux technologies.
  • Une tendance forte : elle peut se rattacher au premier mouvement du transhumanisme, qui est le mouvement des « extropiens », développé à partir de 1998. Max More, son président considère que les technosciences doivent aller à l’encontre de l’entropie (l’irréversibilité de la flèche du temps et qui annonce la dégradation de notre espace galactique), ce qui est insensé d’un point de vue scientifique. Nous pourrons aussi citer Nick Bostrom avec son livre « Superintelligence », dans lequel l’intelligence artificielle est désignée comme le levier vers le post-humain. Citons également Ray Kurzweil, associé à un projet d’immortalité, relayé par Calico, la société de biotechnologies de Google, qui se laisse imposer le slogan « tuer la mort » ; Elon Musk, qui a un projet de colonisation de l’espace, est également partisan d’une automatisation généralisée de la société (Tesla, NeuraLink qui travaille sur le terrain de la connexion entre cerveaux)

Le transhumanisme n’est pas pour autant une collapsologie, même si certains sont catastrophistes. Il y a même une proximité entre transhumanistes et écologistes militants qui considèrent que l’anthropocène[1] se retourne contre nous-mêmes, et qu’il faut trouver une voie de secours. Mais il semble surtout que le transhumanisme soulage une fatigue propre à notre époque contemporaine, et répond à la « fatigue d’être soi ». Certains s’y complaisent car ils désirent l’immortalité. Mais les philosophes distinguent immortalité et éternité : l’immortalité se situe au niveau de la reproduction des espèces alors que l’éternité se joue au niveau de notre histoire car nous sommes des êtres qui capitalisons de la mémoire. Pour aspirer à l’éternité, il nous faut reconnaître notre condition de mortel. Enfin, le transhumanisme assure aussi l’attractivité des innovations dans le monde néolibéral. Si le « bien » est défini comme le « toujours plus » au sens de la croissance économique, il y a bien une brèche ouverte pour les transhumanistes.


[1] L’anthropocène est définie comme « une époque de l’histoire de la Terre qui a été proposée pour caractériser l’ensemble des événements géologiques qui se sont produits depuis que les activités humaines ont une incidence globale significative sur l’écosystème terrestre » [Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropoc%C3%A8ne]

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