Peut-on mieux saisir la façon dont se « fabriquent » les modes liées aux Technologies de l’Information et de la Communication ? C’est dans cette perspective de mieux percevoir les pratiques émergentes que s’inscrit le « Lot 9 » de la « Vague A » du Programme International de Recherche ISD, projet conduit par le Professeur François-Xavier de Vaujany, de l’Université Paris Dauphine, avec Sabrine Carton, Carine Dominguez et Emmanuelle Waast.
A l’heure où l’on parle d’Intelligence Economique d’Entreprise, de veille concurrentielle… la perception des modes technologiques par les dirigeants d’entreprises, la façon dont certaines technologies vont ou non percer selon les secteurs, industriel, tertiaire… peut éclairer non seulement la démarche stratégique à conduire pour l’entreprise, mais aussi, sur le plan sociétal, renseigner sur la culture numérique qui s’installe dans le monde numérique, avec toutes les conséquences induites.
Des travaux conduits par cette équipe projet, il ressort notamment que chaque secteur correspond à une culture. Celle-ci a une importance énorme dans la compréhension de l’émergence d’une mode. Dans le secteur industriel : le discours s’efface derrière la démonstration matérielle, le rapport entre l’homme et la matière, la technique. Dans le secteur tertiaire, le discours se forme autour des buzzword actuels, exemple : business model… Autres questions, comment le discours passe-t-il d’une mode à la réalité ? Comment s’articule-t-il avec des choses plus matérielles ?
Le Professeur François-Xavier de Vaujany répond à 3 questions :
– les objectifs du projet de recherche
– les résultats scientifiques
– les futurs axes de recherche possibles
Emergence des modes informatiques et processus d’adoption dans les organisations
Les objectifs du projet de recherche
Nous avions fixé 2 objectifs à ce projet :
– Le premier, comprendre comment démarrent les modes, l’enracinement microsocial, ce qui fait qu’à un moment un certain nombre d’acteurs, sur un secteur au sens très large : DSI, consultants, journalistes… tous en même temps s’enflamment sur un même concept technologique.
– Le second, un peu plus théorique, essayer d’approfondir les discours sur les modes technologiques en les regardant sous un angle théorique qui s’appelle la performativité. Essayer de comprendre comment un discours sur les ERP, les intranets, les réseaux sociaux électroniques… ne fait pas que représenter ce qu’est un ERP, un réseau social électronique mais le constitue, constitue la réalité. Comprendre, à travers un discours, comment ce discours constitue la réalité de ce qu’est l’objet technique, par différents mécanismes.
Les résultats scientifiques de ce projet de recherche
La première contribution est d’ordre méthodologique. En s’intéressant à des salons professionnels, en considérant qu’à travers ces salons professionnels, on peut comprendre énormément de choses que l’on ne comprend pas avec d’autres perspectives méthodologies : en faisant un questionnaire auprès de directeurs de systèmes d’information, en regardant le cas d’une entreprise, etc.
Pourquoi est-ce que regarder un salon est intéressant ? On y trouve tous les acteurs présents lorsqu’on s’intéresse aux modes et à l’adoption des technologies : les éditeurs, les constructeurs, les consultants, les journalistes, les clients, les étudiants qui travailleront dans des directions de systèmes d’information, même l’Etat est présent, les pouvoirs publics…
Toutes les parties prenantes sont non seulement présentes, mais très actives, parlent beaucoup, montrent beaucoup de choses, interagissent sur un espace de temps très raisonnable, de 3 à 4 jours. On y croise l’essentiel des pratiques qui se trouvent derrière les modes et les adoptions technologiques, les négociations commerciales, la communication, le discours de présentation plus technologique.
La première innovation méthodologique, s’intéresser à un objet qui, intuitivement, sera très intéressant pour beaucoup de managers qui viennent faire de la veille. Mais il ressort de notre travail que ce n’est pas forcément évident. Par exemple, inviter des managers à aller à des conférences, non pas pour poser seulement des questions, mais surtout pour écouter les questions qui vont être posées, pour sentir le marché qui est en train d’émerger, se tourner vers la salle et sentir les catégories de questions.
Une seconde innovation serait un message en direction des veilleurs et des traqueurs. Aujourd’hui tout le monde se surveille. Beaucoup de veilleurs utilisent ce que l’on appelle des agents intelligents, des logiciels qui permettent en continu de suivre un discours sur le web. Notre travail fait ressortir un certain nombre de préconisations sur la façon d’utiliser ce genre de logiciels pour suivre les modes.
Nous avons fait trois études de cas :
– un cas sur un salon industriel (PME industrielles), très concret sur les objets technologiques.
– Un second cas sur un salon concernant ce qui relève du transport et de la logistique.
– Un troisième sur le secteur du e-commerce.
Nous avons remarqué que sur un secteur type industriel, très concret, utiliser pour la veille un agent intelligent ne servira pas à grand-chose. En effet, les parties prenantes à la décision sont très peu présents sur ce qui est traqué par ces logiciels, c’est-à-dire les réseaux sociaux électroniques, les blogs. Le flux d’informations est très faible. Nous avons constaté que les échanges se faisaient à travers des rencontres très informelles : le responsable informatique de la PME vient sur le salon pour rencontrer le commercial, il ne vient pas pour collecter de l’information. Il vient pour un échange convivial. Dans ce cas, le veilleur a intérêt à écouter ce qui va se dire, aller à des conférences. Là, il comprendra beaucoup de choses qu’il ne verra pas passer dans l’espace électronique.
Sur le second type de salons, logistique et transport, on a remarqué que les choses étaient davantage centrées sur les processus des activités, des notions assez abstraites. Là, les discours sont importants. On trouve ces discours sur les salons et on les retrouve en partie sur les réseaux sociaux électroniques, les blogs. Donc là, oui, il est intéressant de paramétrer l’agent intelligent pour suivre ce qui se dira sur les activités, les processus, cette notion un peu abstraite.
Dans le troisième cas, le veilleur va pouvoir faire un travail de suivi avec les agents intelligents qui sera encore plus pertinent, mais en suivant des notions encore plus abstraites. Pour le salon e-commerce, il va devoir suivre les business models, qui sont un concept très stratégique et représente l’entreprise dans son ensemble, en lien avec la stratégie. Là, les gens discutent de la technologie pour savoir si elle est intéressante, ce qui est en train de décoller ou pas.
Les futurs axes de recherche possibles
On s’intéresse depuis 2003 aux modes, notamment sur un modèle qui s’appelle « la vision organisante ». Comme perspective, il serait intéressant de poursuivre notre travail sur d’autres salons, et en particulier des salons à l’étranger, comme le Consumer Electronics Show (CES) à Las Vegas, salon annuel de l’électronique grand public. Egalement dans des salons globaux, à Shanghai, à Singapour pour avoir une perspective comparée et se demander si le réseau d’acteurs que l’on a suivi a ou non une globalité.
Pour citer une seconde recherche future, on pourrait pousser davantage le côté technique de nos traitements d’informations pour donner des conseils encore plus concrets à des veilleurs, notamment comment utiliser un certain nombre de logiciels d’analyse lexico métrique, les paramétrer pour suivre les phénomènes de mode de façon encore plus fine.
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Les salons professionnels offrent effectivement un regard très intéressant sur les technologies. Il est certain qu’écouter à la fois les conversations aux bars et les questions lors des conférences peut être riche d’enseignements en termes de veille concurrentielle !
Mais peut-être faut-il écouter de nombreux salons pour avoir un reflet plus pertinent des pratiques émergentes ?